Laure et Corinne Couturier incarnent l’identité du domaine Rabasse-Charavin à Cairanne depuis la fille a rejoint sa mère en 1993. ©M.K
Au bout d’un chemin qui part de la route reliant Cairanne à Rasteau, le caveau du domaine Rabasse-Charavin semble paisible malgré un mistral tempétueux. Mais dans la cave rendue glaciale par le vent, deux femmes s’activent pour embouteiller du rosé : Corinne Couturier, sexagénaire, et sa fille, Laure, 44 ans. Les deux vigneronnes incarnent l’identité de l’entreprise familiale depuis que Laure a rejoint sa mère, aujourd’hui retraitée, sur l’exploitation en 1993. Pas question cependant pour elles d’appréhender leur nectar à l’aune de leur féminité. « Le vin féminin, c’est un faux problème », balaye Corinne. « C’est un travail qui doit être mis en avant, pas le fait qu’on soit un homme ou une femme. Quand j’ai pris la succession de mon père, j’ai juste baissé les tuyaux qu’il avait accrochés en hauteur parce qu’il était grand. J’ai continué avec ce qu’il m’avait appris et avec mes convictions. »
Après une enfance aux côtés de son père dans les vignes et la cave, il était logique pour elle lui succéder. À cette époque, les femmes peinaient à s’affirmer dans des métiers que les hommes estimaient leur être exclusivement consacrés. « Ça n’a pas été facile, il a fallu toujours prouver et reprouver », glisse-t-elle. « Ma chance a été que mon père n’était pas un patriarche, même si ça devait lui poser problème comme à tous les bonhommes. Mais jamais il ne m’a dit de sortir de la cave parce que j’allais faire tourner le vin. » Des anecdotes sur son accueil par le monde viticole sont parfois encore douloureuses à relater. « On ne m’a pas fait de cadeaux, ils n’y croyaient pas », souffle-t-elle. « Il a fallu que je monte sur un tracteur et une sulfateuse pour qu’ils me prennent un peu pour une paysanne. Moi, ça me semblait tellement naturel d’être dans les vignes que je ne me posais pas la question de savoir si c’était un travail d’homme ou de femme. Les autres si. Au début, les réflexions m’ont touchée, après on laisse passer. »
Pour Laure aussi, c’était une évidence. Alors que sa mère s’était heurtée à des réactions machistes et des portes fermées – elle n’a pas pu intégrer d’école d’agriculture faute de places accordées aux filles –, elle a suivi sa formation au lycée Cantarel, à Avignon, dans une ambiance presque débarrassée des a priori. « Il y avait déjà plein de filles et puis le métier a évolué, il n’est plus aussi physique qu’avant », souligne-t-elle. « On apprend plein de choses et les analyses nous ont permis de progresser, mais c’est un métier de terrain. Chaque année est différente, il faut s’adapter et pour cela on a besoin de l’expérience des millésimes précédents. Ma mère compare les récoltes avec celles d’il y a vingt ou trente ans, elle a une mémoire impressionnante. C’est un métier d’expérience. »
Un patrimoine qui se transmet depuis les années 1880
Les terres sont tombées dans l’escarcelle de la famille Rabasse lorsqu’Edmond, l’arrière-grand-père de Corinne, rachète le cabanon ainsi que les trois hectares de vignes et d’oliviers qu’il exploite pour le général Colonieu dans les années 1880. « Il était aussi chapelier », raconte-t-elle amusée. « Il avait une grande valise dans laquelle il mettait ses chapeaux pour faire les marchés. » Entre les deux guerres, son fils Marcel troque les couvre-chefs pour des fils électriques et ajoute à la propriété cinq hectares. Avec le mariage de Jeanine Rabasse et Abel Charavin, issu d’une famille de vignerons implantée à Rasteau depuis des générations, le domaine prend de l’essor. C’est aussi la première génération qui s’occupe uniquement de la terre.
Aujourd’hui, Corinne et Laure veillent sur 45 hectares répartis entre les appellations Cairanne majoritairement, Rasteau, Plan-de-Dieu. Corinne a raccroché officiellement il y a trois ans, mais chaque matin elle passe une tête au cas où elle serait utile à quelque chose. « C’est sa vie », résume Laure. Complémentaires sur la propriété, qui emploie deux salariés à l’année et une vingtaine pour les vendanges réalisées entièrement à la main, mère et fille se partagent les tâches ou les exécutent côte à côte. Et se retrouvent pour la récolte, période que l’une comme l’autre affectionnent tout particulièrement. « On a la même vision pour la vinification, c’est agréable », précise Corinne. « J’ai donné une direction et puis j’ai passé la main. Je l’aide avec mes méthodes et elle avance avec sa vision de maintenant. »
« 2015, c’est un beau millésime pour commencer l’histoire du cru (que l’Institut national des appellations et des origines a accordé récemment à Cairanne, ndlr) », estime la fille. « La cave sentait le bonbon, le fruit, c’était impressionnant », renchérit la mère. « C’est une année avec beaucoup de matière et de fruits. » Un millésime qui se caractérise néanmoins par de faibles rendements. « On a sorti 23 hectolitres, ce n’est pas assez », explique Corinne. « On a vendangé plus longtemps, on avait plus de cuves, donc on pensait avoir plus de volume, mais on a obtenu moins de jus. »
Le fils de Laure, Théophile, 20 ans, et son neveu, Sylvain, 35 ans, font leurs premiers pas sur la propriété. « Une nouvelle générations de garçons », sourit Corinne. « Ils vont faire tout ce qu’on n’aime pas : les papiers, le commerce… »
Murielle Kasprzak
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06/06/2023
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