Retour sur la mobilisation
Si l'on prend le temps de regarder dans le rétroviseur, on comprend que la mayonnaise a mis du temps à monter, avant de prendre consistance précisément le 25 novembre dernier à Narbonne. Puis de maturer totalement les 16 et 24 janvier derniers en Vaucluse, dans des proportions inédites. Et il va aujourd'hui être compliqué de faire rentrer à nouveau le diable dans sa boîte.
À Montélimar, le 24 janvier dernier, la colère est définitivement montée d'un cran.
© Crédit photo : FRSEA Paca
"Je n'ai jamais connu cela", reconnaît Sophie Vache, la présidente de la FDSEA de Vaucluse. "Nous étions 200 en partance vers Montélimar, le 24 janvier. On a fini les mobilisations à 400 voire plus, avec des agriculteurs non encartés. La colère, l'exaspération voire la violence ont émergé, y compris chez les plus calmes."
Si la FDSEA de Vaucluse a réagi dès le mercredi 24, c'était aussi pour contenir la grogne et la tenir, tout en réagissant à l'actualité. Mardi 16 au matin, le syndicat avait déjà expliqué la situation à Violaine Demaret, préfète de Vaucluse, annonçant que les phases de discussion étaient terminées, la prévenant que le terrain allait basculer. "Nous avons rejoint la FDSEA de la Drôme à Montélimar, puis le lendemain, avons fait le chemin inverse pour converger avec les Jeunes agriculteurs de Vaucluse à Orange", poursuit la viticultrice, qui était aussi aux côtés des jeunes viticulteurs le 26, à Sablet. Là aussi, la colère gronde avec les premiers retours des bilans des coopératives viticoles, qui alertent sur l'avenir des structures, avec un nouveau coup de semonce le 2 février dernier lors du conseil d'administration d'Inter Rhône, à Avignon1.
Entre-temps, il y aura aussi eu le 31 janvier, à Cavaillon et, depuis - malgré les annonces du Premier ministre, jeudi 1er février, et si les tracteurs sont bel et bien rentrés (pour l'instant) sous les hangars - la mobilisation, elle, continue différemment : "Nous continuons à marteler notre message sur les prix, avec des pancartes installées de-ci, de-là dans nos exploitations : le produit, le prix auquel nous sommes payés, et le prix des consommateurs. Nous procédons également à des relevés de prix en magasin. Et l'on ne s'interdit pas de mener des actions de blocage le cas échéant, en fonction de ce que nous voyons", détaille la présidente de la FDSEA. Les Jeunes agriculteurs se joindront à l'opération des pancartes, confirme Audrey Piazza, leur présidente : "Même si pour certains d'entre nous, dénoncer les prix peut être une prise de risque par rapport aux acheteurs, l'action de communication est énorme, et nous avons besoin de maintenir notre lien de sympathie avec la population, qui jusqu'ici nous a largement soutenus".
Sur la forme, Sophie Vache reconnaît que la mobilisation a bien été massive et inédite. "Mais surtout, la force de ce mouvement est que quel que soit le syndicat, on est tous sortis pour les mêmes raisons, à savoir le manque de reconnaissance du métier, dans tous les sens du terme : notre dignité, notre revenu qui s'effondre, et ce sentiment qu'on continue à nous enfoncer, alors que l'on nous demande de produire toujours plus, mieux, plus propre, avec toujours moins, et des paiements qui s'effilochent comme peau de chagrin. Ce n'est plus possible !"
Sur le fond, comme ses collègues, elle note quelques avancées : "Le TODE est une bonne chose, car en Vaucluse en particulier, les aides de la Pac ne sont pas aussi importantes qu'ailleurs, et le TODE permet d'aider les employeurs même si la mesure ne concerne que les saisonniers. Il faudrait donc aller plus loin...".
La reconnaissance de l'agriculture comme métier en tension ? "C'est aussi un pas. Notamment pour faciliter les procédures OFII." Quant au GNR : "C'est bien, mais ce n'est pas cela qui va nous faire gagner notre vie. D'autant que tout cela reste partiel. Pour notre département, pas grand-chose pour les filières fruits et légumes ou l'élevage, si ce n'est que les mesures proposées, telles que la pause sur Ecophyto par exemple, ne vont avoir un effet qu'à moyen terme. Et encore, si elles sont véritablement appliquées".
Sur ce dernier point, les Jeunes agriculteurs espèrent pouvoir poursuivre les discussions. "On a tout de même une grosse prise de conscience sur des sujets pour lesquels on milite depuis longtemps, notamment au niveau des phytos. On n'en demande pas plus, la réglementation européenne reste stricte et les applications et formulations sont bien différentes d'il y a 20 ans. En revanche, Ecophyto ne doit pas être mis en pause, mais bien être travaillé pour être mis à l'arrêt définitivement", affirme Audrey Piazza, présidente des JA 84. Du reste, elle estime que les annonces ne sont pas "des mesurettes : il y a un engagement que l'on attend de voir concrétisé".
Car le problème est bien plus profond. À l'image de nombreux Français, la parole politique ne vaut aujourd'hui plus grand-chose aux yeux des agriculteurs. "On a un problème de confiance dans la parole politique. C'est vraiment ce qui ressort de nos rencontres et discussions sur les blocages. Les agriculteurs n'en peuvent plus. Même après ces annonces, on n'a pas confiance. C'est la première fois que je vois cela, alors que le monde agricole a toujours été dans la discussion ces dernières décennies", témoigne la présidente de la FDSEA.
Petite lueur d'espoir cependant : la loi Egalim et les contrôles prévus par le ministre de l'Économie. Il est possible que leur prochaine intensification voie soudainement fleurir les productions françaises sur les étals. "Certains disent que du coup les distributeurs n'auront pas d'amendes. Peut-être, mais au moins on sera visibles, et si la dynamique de contrôle se maintient comme cela a été annoncé, on peut espérer garder nos productions en rayon", note Audrey Piazza.
Si la loi ne concerne pour l'instant pas les fruits et légumes, l'élevage ou la viticulture, les choses pourraient bouger. "On réfléchit à une loi Egalim régionale qui pourrait être mise en place. Des réunions sont en cours, pour faire émerger des propositions visant à intégrer ces filières dans le processus, à condition de revoir certaines données, car l'élevage méditerranéen par exemple ne rentre pas dans les cases actuelles. Et pourquoi pas aussi certains fruits", reprend Sophie Vache. Pour l'élevage notamment, l'assemblée générale de la Fédération départementale ovine s'est d'ailleurs tenue samedi 3 février. Des propositions ont été faites et sont montées à l'échelon régional. En attendant la délicate question du loup. "Mais attention, on nous demande déjà d'apporter la preuve de la preuve de la prédation. On sent venir encore un verrou administratif supplémentaire", poursuit Sophie Vache.
Depuis le retour des tracteurs, un travail a été lancé avec les JA et la Chambre d'agriculture de Vaucluse, accompagné d'experts extérieurs "pour regarder quelques décrets qui nous semblent modifiables", dans le cadre de la simplification administrative annoncée par le gouvernement. "On a identifié quelques sujets sur l'eau, avec notamment les arrêtés sécheresse et nitrate. La thématique de l'eau va bouger, car le préfet de région s'est entretenu avec la FRSEA." Quant à ce mois de la simplification annoncé sur les ondes par le gouvernement, la prudence domine : "On va voir ce qu'il en ressort et si on change de la méthode de ces dernières années, qui consistait à tout reporter sur l'agriculteur. En attendant, on travaille, on est bien sage et on attend."
D'ici le Salon international de l'agriculture, les choses devraient donc rester sous contrôle. Pour les JA, le rendez-vous est pris. "Ils auront normalement d'autres mesures à annoncer, et nous ne manquerons pas de taper du poing sur la table si on remarque que des choses coincent". Audrey Piazza fait notamment référence au plan viticulture : "Si on s'aperçoit qu'au final on se retrouve avec seulement 10 % de vignerons éligibles, ça ne va tout simplement pas le faire". Pour leurs aînés aussi, "au Sia, les politiques prendront leur responsabilité. Si nous n'avons pas de choses fermes annoncées, on ressortira, car l'agriculture française, dans toutes ses composantes, mais aussi européenne est en ébullition", prévient Sophie Vache, bien consciente toutefois qu'un grand nombre de ces mesures se discuteront à Bruxelles.
"L'étape actuelle, c'est aussi les discussions entre les présidents des États membres pour renégocier une nouvelle politique agricole." Et de poursuivre : "Ce qui serait terrible, c'est un recul sur les phytosanitaires et l'eau. Là, les écologistes travaillent d'arrache-pied pour ne pas perdre la face. Mais si on recule... je crains le pire, d'autant qu'en Europe, partout, les agriculteurs sont sur des charbons ardents et veulent cesser cette décroissance de perte de compétitivité".
Ce sera d'ailleurs le thème du prochain congrès de la FDSEA, le 22 février à Orange. "Nous étions partis sur l'économie et les filières, mais suite à ce mouvement inédit, nous ciblons désormais le thème des 'raisons de la colère' avec Sylvie Brunel en grand témoin, en partant du constat de l'écart de prix entre ce qu'on paie aux producteurs et ce que le consommateur verse. Les Français ont bien vu qu'on se faisait tous voler. Tout le monde subit, et on continue d'entendre M. Leclerc et consorts dire que ce n'est pas leur faute. Ces entreprises vont devoir se justifier."
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