Vaucluse 22/01/2026
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VIGNERONS INDÉPENDANTS 

"On est dans un momentum particulier"

Rencontre avec Thierry Vaute, président des Vignerons indépendants de Vaucluse, qui tiendra sa dernière assemblée générale en tant que président le 29 janvier prochain.

Pour Thierry Vaute, président des Vignerons indépendants de Vaucluse : "L'arrachage permet de stopper l'hémorragie, mais ne suffira pas à solutionner le cœur du problème".

© Crédit photo : CL

Après 14 années de présidence des Vignerons indépendants de Vaucluse, vous allez transmettre votre tablier d'ici quelques jours. Comment l'appréhendez-vous ?

Thierry Vaute : "Cela a une résonance particulière. Ce moment appelle à la fois lucidité et sincérité, et impose de regarder notre agriculture telle qu'elle est, sans fard, mais aussi telle que nous voulons qu'elle devienne. L'année écoulée, comme celles qui l'ont précédée, a confirmé l'ampleur de la crise que traverse la viticulture. Cette crise n'est ni conjoncturelle, ni passagère : elle est profonde, structurelle et durable. Elle résulte d'une accumulation de facteurs que chacun connaît désormais trop bien : baisse continue de la consommation de vin sur nos marchés historiques, évolution rapide des attentes sociétales, concurrence internationale accrue, hausse des charges de production, complexité réglementaire croissante et fragilité chronique des trésoreries. Dans le Vaucluse, terre de vignobles, cette situation touche au cœur même de notre identité agricole. Derrière les chiffres et les statistiques, il y a des exploitations fragilisées, des investissements reportés, des projets remis en question, parfois des drames humains silencieux. Être vigneron indépendant aujourd'hui, c'est souvent exercer son métier dans l'incertitude, malgré l'engagement, le savoir-faire et l'attachement profond à la terre et au produit."

 

Mais la viticulture n'est pas seule concernée...

T.V. : "En effet, l'ensemble du monde agricole traverse une crise de sens et de modèle. Toutes les filières partagent un même constat : celui d'un écart croissant entre les exigences imposées à l'agriculture et la reconnaissance économique et sociale accordée à ceux qui la font vivre. On demande aux agriculteurs d'être à la fois producteurs, gestionnaires de l'environnement, acteurs du climat, garants du paysage, tout en restant compétitifs sur des marchés mondialisés. Cette équation, dans bien des cas, est devenue impossible à tenir. À ces difficultés internes s'ajoutent des enjeux géopolitiques majeurs qui pèsent lourdement sur nos filières. Les conflits internationaux, les tensions diplomatiques, la recomposition des échanges commerciaux mondiaux, la volatilité des marchés de l'énergie et des matières premières ont des répercussions directes sur nos exploitations. L'agriculture est redevenue un enjeu stratégique, parfois instrumentalisé, souvent exposé. Les accords commerciaux, lorsqu'ils sont déséquilibrés, nous mettent en concurrence avec des modèles qui ne respectent ni nos normes sociales, ni nos exigences sanitaires, ni nos ambitions environnementales."

 

Comment produire en France, produire localement, produire durablement ?

T.V. : "C'est un impératif stratégique. L'agriculture ne peut pas être considérée comme une variable d'ajustement économique ou budgétaire. Elle conditionne notre indépendance, notre sécurité alimentaire, l'équilibre de nos territoires et la vitalité de nos campagnes.

"L'Europe, c'est le premier marché mondial et au lieu de jouer collectif et de protéger ses agriculteurs, tous les dirigeants européens se la jouent perso et repli sur soi généralisé"

Le monde agricole n'est ni immobile, ni résigné : il s'adapte, innove, investit, expérimente. Il engage des transitions complexes, souvent coûteuses, parfois risquées, toujours exigeantes. Mais cette adaptation ne pourra réussir sans accompagnement, sans visibilité économique et sans politiques publiques cohérentes.

On ne peut pas demander indéfiniment plus au monde agricole sans lui donner les moyens de réussir. D'autant qu'avec le changement climatique, nos exploitations sont face à un défi majeur, sans doute le plus structurant de notre génération. Les agriculteurs en sont les premiers témoins et les premières victimes. Sécheresses à répétition, gels tardifs, canicules, pluies excessives, maladies émergentes... Le dérèglement climatique n'est plus une projection, c'est une réalité quotidienne qui bouleverse les cycles de production, fragilise les rendements et met à rude épreuve la résilience des exploitations."

Les récentes annonces du ministère de l'Agriculture sont-elles 'entendables' par le terrain ? Et efficaces ?

T.V. : "Le côté pile est que le guichet sera ouvert avant même que le budget ne soit voté. C'est bien. Cela montre que le gouvernement se 'mouille' et veut désamorcer la colère. Le côté face montre qu'une fois de plus, pour que les choses bougent, il faut des mobilisations. Dommage que la 'simple' justification de la survie de la filière ne suffise pas. L'arrachage permet de stopper l'hémorragie, mais ne suffira pas à solutionner le cœur du problème. Mais c'est une bouée d'oxygène et une réponse aux attentes pour les entreprises en grandes difficultés. Plus généralement, on est à un momentum particulier : tout est à l'arrêt, atone. Cela ne touche pas seulement la consommation de vin. L'économie est amorphe et tout en découle. On est face à une vraie frilosité à consommer, et cela participe aux blocages que les entreprises rencontrent, qu'elles soient de la filière viticole, agricole ou pas. Blocages accentués par la suradministration que l'on dénonce depuis longtemps. Sur ce point, les récents chiffres touristiques espagnols symbolisent cela pour moi : en 2025, l'Espagne1 a accueilli 97 millions de touristes et le secteur touristique a généré 135,8 milliards de recettes. La France, elle, a accueilli environ 100 millions de touristes pour environ 71 milliards d'euros de recettes. C'est symptomatique de la France : on met tellement de contraintes de partout que cela rend notre tourisme cher. Les consommateurs en ont marre de passer pour des 'pigeons', et on est en train de rendre notre économie incapable de s'adapter à nos cibles."

 

Vous avez pris des fonctions nationales. Au jeu de 'Si j'étais président de la République', quelle serait la mesure à mettre en place immédiatement selon vous ?

T.V. : "La surcharge de normes est insupportable. L'Europe est devenue technocratique, elle n'est plus là pour nous protéger. L'Europe, c'est le premier marché mondial et au lieu de jouer collectif et de protéger ses agriculteurs, tous les dirigeants européens se la jouent perso et repli sur soi généralisé. Là, on a besoin de lâcher la bride, de redonner à l'agriculture les moyens de produire et d'enlever cet enchevêtrement de normes pour redonner de la visibilité et des perspectives aux entreprises et aux jeunes qu'on attend nombreux. Dans ce cadre, la priorité des priorités, c'est de libérer les vannes et de prioriser les moyens de protection physique de la production. La viticulture a perdu l'équivalent de deux récoltes en cinq ans, à coups de 20 à 30% chaque année en moins. L'assurance récolte est un échec car la moyenne olympique rend le dispositif inopérant et l'assiette de calcul est plombée. Il faut prioriser, l'État doit prioriser. Le nouveau congé paternité, c'est bien. C'est 400 millions d'euros par an. C'est ce que coûterait le projet des Hauts de Provence rhodanienne (HPR) dans sa globalité, pour amener l'eau sur 15 000 à 20 000 hectares. Il faut savoir ce que l'on veut : produire en France ou ne plus produire ? Il est plus important d'avoir des agriculteurs que des friches. Certes, le sujet 'eau' semble être en train de bouger, mais encore une fois, c'est trop lent."

 

Comment libérer les vannes ?

T.V. :"Établir un plan sur cinq ans sur la lutte contre les aléas. Sans rentabilité, personne n'est en mesure d'accuser le coup. Quand on est fragile, difficile d'encaisser les décisions d'un cow-boy américain. Anticipons au lieu de subir. On a chiffré à 4 milliards d'euros ce que coûterait de soutenir la production viticole nationale face aux aléas. Sur quatre à cinq ans, c'est possible. Quand tu perds des récoltes encore et encore, tu perds de la TVA, de l'emploi, une économie locale, une économie d'aval. La protection des moyens de production, c'est environ 10 000 € l'hectare. Il faut permettre aux agriculteurs de financer : État, collectivités, Région via le Feader et agriculteurs. En posant un pacte et en levant les'stops' administratifs, là on avancerait vraiment."   

Propos recueillis par Céline Zambujo •

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