Villes-sur-Auzon : Protéger les cerisiers envers et contre tout

Publié le 28 juin 2021

Cette année, les cerisiers de Romain Ruel sont globalement peu chargés et les fruits peinent à mûrir. (© ML)

Comme nombre d’arboriculteurs, Romain Ruel et ses cerises ont pris le gel hivernal de plein fouet. Si 50 à 60 % de sa production ont été impactés en avril, il relativise vis-à-vis des exploitations les plus touchées. Loin de rester les mains dans les poches, il réfléchit à comment protéger ses vergers pour les rendre plus résistants aux aléas climatiques.

Onze fois. Il a gelé à onze reprises chez Romain Ruel cet hiver. Le début d’année 2021, comme pour la plupart des agriculteurs vauclusiens, a été difficile à Villes-sur-Auzon. Un froid inhabituel selon le jeune agriculteur : "Comme beaucoup, on a eu des températures négatives dès minuit sur ces gelées, mais dans la nuit du 7 au 8 avril, il a eu un pic à -3,7°C pendant deux heures, et là, c’est trop. Les bougies, la paille, les hélices… on a tout fait pour protéger les arbres, mais la plupart ont beaucoup souffert". Les protections antigel n’ont effectivement pas suffi, d’autant plus que les variations de température engendrées par celles-ci génèrent de fait un stress supplémentaire pour les arbres.

"Nous avons testé par mal de choses. L’hélice c’est bien, mais non couplée aux bougies ou à la paille, ça a juste brassé de l’air froid, trop froid pour le coup. Ça a peut-être fait plus de mal que de bien sur les zones qui en étaient éloignées. Nous avons aussi essayé l’aspersion. Sous frondaison, c’était assez efficace, mais les cerisiers ont saturé en eau", énumère Romain Ruel. Le producteur a effectivement parfois abreuvé ses arbres de près de 2 000 litres d’eau en cinq nuits, "ce qu’on leur met habituellement sur une saison", précise-t-il. Des arbres ‘choqués’ pour le reste de l’année, et qui ne donneront pas une récolte faramineuse. Chez les Ruel, 50 à 60 % de la récolte est perdue. Pour les quelques vignes sur l’exploitation, la perte est moindre, mais notable, à hauteur de 10 %. Les cerises restantes sont les variétés les plus tardives, les Belges entre autres. "On aura une demi-récolte", estime l’agriculteur.

Le gel n’est toutefois pas le seul à s’inviter de plus en plus régulièrement et les aléas climatiques se multiplient. La sécheresse et la pluie, pour ne pas les nommer, sont souvent de la partie, particulièrement cette dernière pour le début 2021. Le mois de mai a été particulièrement gris et pluvieux, comme en atteste le Criiam Sud1. Romain Ruel confirme : "Maintenant que l’on a quelques cerises sur les arbres, elles ne mûrissent pas, faute de soleil ! Alors, on retarde la récolte. Mais une cerise n’aime pas vieillir sur l’arbre, ça ternit sa couleur. Sans compter le fait qu’elles sont également exposées à la pluie, et vu les épisodes de ces dernières semaines, celles qui étaient bientôt prêtes à être cueillies ont éclaté".

Les bâches de protection pourraient être une solution, mais le jeune homme ne les envisage pas : la faute à la forme particulière de ses arbres, à la suite de nombreux greffons, mais pas que. "Je n’ai pas envie de vivre dans une serre géante et puis, parfois, aux fortes pluies succèdent les fortes chaleurs, ce qui fait augmenter l’hygrométrie et donc le risque d'apparition de champignons", explique-t-il.

Passion et professionnalisation

Lorsque Romain retire ses lunettes de soleil, on voit dans ses yeux bleus une étincelle de passion. Au milieu de ses presque 40 hectares de vergers, il pointe tel ou tel arbre pour évoquer ses évolutions, les difficultés rencontrées, la quantité de cerises récoltée… "Mon métier, c’est dix mois de travail pour deux mois de récoltes", synthétise-t-il. Constamment à la recherche de nouvelles idées, il insiste beaucoup sur la nécessité du travail du sol. Avec un terroir particulier, une terre chaude et sèche, des galets enfouis, il n’est pas toujours simple, particulièrement aujourd’hui avec l’éveil des consciences, d'avoir recours aux produits phytosanitaires. "On le voit bien : la demande est différente d’il y a 30 ans, et le consommateur est beaucoup plus regardant. Nous sommes passés en certification environnementale de niveau 1 il y a peu, et nous continuons les efforts pour rattraper ce qui a été fait par les anciens. On parle de décennies de sols malmenés", déplore-t-il.

La qualité du sol s’améliore, ce qui pousse les Ruel à mener quelques expériences : "L’hiver, je fais mes greffons. La saison qui suit, j’observe les résultats". Le plus efficace, selon lui, reste la greffe sur pruniers, plus résistants. Au pied du géant de Provence, ils sont plusieurs à expérimenter et à partager les résultats. Forts d’une expertise grandissante, ils souhaitent prouver que la culture de cerises requière une bonne dose de professionnalisme, plus que de produits phytosanitaires, notamment contre sa grande ennemie depuis presque dix ans maintenant : la mouche Drosophila suzukii.

"C’est malheureux pour la planète, parce que ça prouve un véritable dérèglement. Mais d'un autre côté, ça a surtout obligé la profession à être vigilante sur la protection des arbres. Avant l’apparition de la "droso", les gens avaient tous des cerisiers. Maintenant, ils ne peuvent plus ou alors ils traitent, mais souvent mal", avance Romain Ruel. En ayant l’expertise du juste dosage et la possibilité de repérer les cerises abîmées grâce à des calibreuses des plus performantes, les producteurs se veulent ici protecteurs de la santé des consommateurs.

Sur la production de cette année, il se veut rassurant : des cerises, il y en aura, et comme le marché se porte bien, ça ira. "Maintenant ce qu’il faut, c’est remonter le moral des paysans qui est au plus bas et les aides de l’État ne suffiront pas", déclare-t-il dans un souffle. S’il plaisante sur l’accompagnement suite à la calamité survenue il y a maintenant deux mois, il reste très sérieux quant au désarroi de l’ensemble des filières agricoles touchées.

Manon Lallemand


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