Valréas : Faire rejaillir l’intérêt collectif sur l’intérêt individuel

Publié le 09 mai 2022

Derrière les nuages se cache la Drôme Provençale, mais Nicolas Barnier reste très attaché aux traditions du Vaucluse et de l’Enclave. (© ML)

Plus de 20 ans passés dans les vignes, un investissement non négligeable auprès de la cave coopérative La Gaillarde, une vie de famille, une exploitation d’une cinquantaine d’hectares à gérer seul, le souci de l’avenir et de l’environnement dans l’âme… La vie de Nicolas Barnier est bien remplie. Rencontre avec un vigneron à l’esprit effervescent et à l’amour du métier bien prononcé.

Nicolas Barnier et la vigne, c’est l’histoire d’une vie. Même si l’évidence n’a pas toujours été aussi visible qu’aujourd’hui. De fil en aiguille, à force d’accompagner la famille à la cave, aux dégustations à l’aveugle, il a fini par se prendre au jeu : "C’est passionnant le vin, ça fait voyager. Il s’installe à table comme un convive supplémentaire et raconte le terroir dont il a été ramené par un invité". Il commence à 19 ans, puis reprend de l’exploitation de sa mère à Valréas, dans l’Enclave. De son côté, son frère, Frédéric, reprend celle de leur père, qui a d’ailleurs été président de la cave coopérative La Gaillarde durant 25 ans, soit une exploitation d’environ 50 hectares. Des opérations solitaires, mais si chacun a sa propre exploitation, l’entraide est de mise dans la fratrie.

Chez Nicolas Barnier, que des saisonniers, pas de permanents. Le viticulteur est entré dans une recherche d’optimisation de sa façon de travailler, afin de s’en sortir tout seul. Par exemple, cette année, il a décidé de passer au désherbage sans produits phytosanitaires pour la première fois. "Cette année, j’ai testé juste avec les ailes. Alors oui, passer mécaniquement c’est du carburant en plus, mais il y a une certaine satisfaction à utiliser moins d’intrants" affirme Nicolas Barnier. Là-dessus, il a également trouvé la parade pour face à la problématique des zones de non-traitement (ZNT) qui ajoutent tant de contraintes au travail des agriculteurs1. "En limite d’exploitation, j’ai quasiment 1,6 hectare pour faire cette zone tampon. Plutôt que de ne rien y mettre, j’ai planté des grenadiers qui sont, de fait, 100 % bio. Je fais un peu de jus avec les grenades et les bouteilles sont vendues localement", explique-t-il.

Pour lui, il s’agit également une façon de mieux bénéficier du label Haute valeur environnementale (HVE) et de proposer une forme de diversification, qui a beaucoup été mise en avant ces dernières années avec les divers aléas climatiques subits dans le département. Certes, le gel 2021 a été en partie amorti par l’assurance. Mais la question de l’impact réel sur les ceps reste en suspens, même un an après : "On imagine seulement comment vont réagir les vieilles vignes. Quant à celles qui avaient été taillées le plus tôt, le gel a attaqué en profondeur. Les dommages seront irréversibles". Difficile cependant de changer beaucoup de choses dans la façon de travailler : "On a gardé le même timing pour la taille par les saisonniers. On a 50 hectares, donc on a quand même commencé en décembre".

Tout pour la cave

Le passage en bio, Nicolas y a déjà pensé. Mais trop de contraintes apparaissent à ses yeux. "Je suis seul pour traiter et au-delà de 20 hectares, ça devient compliqué. Quand j’utilise des produits phytosanitaires, ce n’est jamais de gaîté de cœur : je respecte ma terre, j’aime mon paysage". Cela dit, pas besoin, non plus, de tomber dans les extrêmes pour faire du bon vin selon lui, prenant l’exemple de la biodynamie : "C’est bien, mais si vous ratez une seule étape, le résultat peut être dramatique". À côté de cela, la réponse au cahier des charges de la cave coopérative est également à prendre en compte. "L’intérêt collectif rejaillit ensuite sur l’intérêt personnel de chacun. On a besoin d'hectolitres, donc il faut faire attention et là-dessus. Pas besoin de chercher à tirer la couverture à nous plutôt qu’à ceux en bio. De toute façon, c’est quelque chose qui dépend du consommateur", estime le quarantenaire. Quant à la HVE, il partage l’opinion de nombre de ses confrères : "C’est un label qui s’apprête à devenir une porte d’entrée pour la grande distribution".

À la cave, les équipes se mobilisent pour l’avenir du vignoble2 : "Notre directeur a beaucoup développé le rosé. Mais il y a aussi des cahiers des charges de la grande distribution qui entrent en compte sur notre façon de faire du vin, ce qui prend parfois beaucoup de temps par rapport au temps passé pour la commercialisation". La longue période de Covid oblige ensuite un rabattage des volumes habituellement destinés à l’export sur le marché intérieur : "Oui, il y a eu beaucoup d’apéros, mais on a quand même eu un surstock. C’est important de rester dans le coup au niveau des consommateurs. Important aussi d'être attentifs à ceux de demain, pour que le vin soit toujours à la mode. On le voit bien : les spiritueux se vendent bien à l’export, la bière prend de plus en plus de parts de marché". Grâce au retour des salons et événements extérieurs, les retombées en termes de ventes sont de retour et sont à la base du développement du caveau. "Les gens viennent faire du tourisme et puis ils reviennent : ils sont souvent très intéressés, même les jeunes. Finalement, il n’y a pas de recette miracle en marketing, ça donne de l’espoir", considère-t-il. Garder ses idées et son identité, oui, mais pas sans s’adapter : "Ce qu’il faut, c’est surtout voir ce qu’attend le consommateur. Il achète du vin, mais il achète aussi du lien".

Il n’est pas défaitiste, loin de là, mais admet qu’il faut en faire plus. "Les structures de négociants ont aussi leur rôle à jouer. On manque de la force d’un négoce qui peut s’appuyer sur des commerciaux de terrain." Pour le vigneron, il reste donc encore bien du travail pour reconstruire le lien sur le plan commercial, mais quelque chose peut déjà être fait au niveau de la cave. "La coopérative permet de mutualiser. Mais souvent, on part surtout sur une mise en commun des cuves ou du matériel, et pas des commerciaux", constate-t-il. La Gaillarde résiste bien cependant. Lui qui y est associé-coopérateur le voit de ses yeux : "Nous sommes une cave qui ne fait pas beaucoup de bruit, mais qui est toujours au rendez-vous".

Prévoir l’avenir du vignoble

"La nature apprend l’humilité, qui est la base de tout", martèle-t-il. La protection environnementale devient incontournable, de nouvelles logiques se mettent donc en place, comme le fait de ne plus désherber. "Autant un traitement raté peut avoir un impact, autant l’enherbement ce n’est pas ça qui va apporter de la concurrence avec les ceps", explique Nicolas Barnier. Si la question des cépages résistants se pose, il ne croit toutefois pas à une grande évolution : "Nous avons une région qui est belle. Si on plante d’autres cépages, c’est l’appellation qui va se réduire et potentiellement disparaître. Je pense qu’il faut réfléchir sur le long terme et tenir bon".

Alors qu’Emmanuel Macron a repris la présidence de la France pour cinq années supplémentaires, Nicolas Barnier, rencontré avant le premier tour, n’attendait rien ni de la campagne, ni de la présidence : "Ils disent tous ce qu’on veut entendre, la politique c’est du marketing". En 2014, il avait rencontré Nicolas Sarkozy et avait pris le temps d’échanger sur la question du protectionnisme. En 2022, malgré la conscience du fait qu’"un président n’a pas de baguette magique", il porte surtout beaucoup de désillusions dans la voix. "Le protectionnisme, c’est devenu un gros mot qui vous étiquette directement 'extrême droite'. Ce n’est pas ça pour moi. On est agriculteurs, on est citoyens. Je constate juste qu’il y a un manque de bon sens au niveau des accords internationaux et que ça dépasse les hommes politiques et les enjeux nationaux", suppose le vigneron. Nombreux sont les sujets qu’il aimerait voir saisi à bras-le-corps et pas juste abordés dans un énième débat.

Dans un monde où tout va très vite, il l’affirme : "Le paysan est une boussole qui apporte un bon sens, une stabilité et une vision sur le long terme". Une stabilité qui rassure le consommateur tant que l’habitant. Une stabilité qu’il aimerait transmettre. À son fils ? À sa fille ? "Ce sera peut-être elle, ou lui, ou personne. Mais au moins, je veux leur donner envie", soutient-il.

Manon Lallemand


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