Tomate : l'ombre du ToBRFV plane au-dessus de la France

Publié le 24 janvier 2022

À ce jour, les sociétés semencières sont à pied d’œuvre pour trouver des solutions efficaces contre le ToBRFV, notamment dans la création de variétés résistantes. (© Syngenta)

Actif depuis 2014 en Israël et en Jordanie, puis détecté quelques années plus tard en Europe, le virus de la tomate ToBRFV est considéré sur le continent comme un virus de quarantaine depuis trois ans maintenant. Très impactant au nord, particulièrement aux Pays-Bas, la France semble quant à elle épargnée. Mais pour combien de temps ?

Pour les producteurs de tomates, plus un doute, le Tobamovirus du fruit rugueux brun de la tomate (ToBRFV) est bien le virus à éviter. Caractérisé par des marbrures, taches jaunes et brunes, déformations et une certaine rugosité du fruit, ce virus de contact est aujourd’hui très actif partout sur la planète, en Europe du nord et notamment aux Pays-Bas, où bon nombre d’agriculteurs sont tentés de jeter l’éponge. Il se traduit généralement par une perte de rendement estimée entre 5 à 30 % et des coûts de destruction élevés – de 5 000 à 10 000 € par hectare – auxquels s’additionnent des frais de désinfection des infrastructures, entre 30 000 et 40 000 €. Une facture salée auxquels les producteurs touchés font difficilement face.

Fort heureusement, la France semble pour le moment encore passer entre les mailles du filet, notamment grâce à la quarantaine mise en place depuis 2019 en Europe. "La France est un îlot préservé. Il y avait eu un cas en février 2020 en Bretagne, mais le foyer a été éradiqué et à ce jour, il n’y a pas eu de redémarrage", détaillent les conseillères du pôle 'Maraîchage' de la Chambre d’agriculture de Vaucluse qui veille au grain depuis déjà trois ans. Quelques lots suspects ont été relevés en 2020 et 2021, mais les pépiniéristes sont restés vigilants et ont éradiqué les semences concernées lorsque cela s’avérait nécessaire, ce qui fût notamment le cas l’été dernier dans le Sud-Ouest.

Le règlement européen régentant ce Tobamovirus a été progressivement affiné et adapté aux différents États membres. Certains ont milité pour un allègement et une suspension de la quarantaine, mais la France a obtenu son maintien jusqu’en 2023, mettant "le paquet, car il y a toujours de grosses suppositions que les semences soient porteuses", expliquent les conseillères. Surveillance accrue, contrôles et certifications des graines saines sont devenus les piliers stratégiques de la défense de la filière de la tomate française. Quelques évolutions sont tout de mêmes à noter pour 2022 : les aubergines ne seront plus considérées à risque, les prélèvements asymptomatiques vont diminuer et la destruction des plants non infectés du reste de la parcelle ne sera plus imposée.

Intégrer les résistances aux nouvelles variétés

Les pépiniéristes en sont conscients : un tel virus remodèle et conditionne entièrement le marché de la tomate. À court terme, la résistance à la maladie deviendra un critère non négligeable de sélection. Chez Syngenta, les efforts pour intégrer ces résistances pour 100 % des variétés d’ici cinq ans se sont particulièrement accélérés ces derniers temps. Hervé Bonich, chef de produit de la société suisse, refuse pour le moment de donner officiellement une date d’arrivée sur le marché : "Ça va se passer graduellement. Nous avons déjà deux variétés disponibles dans les bassins les plus touchés, et la recherche n’a jamais avancé aussi vite. Les premiers hybrides devraient arriver bientôt, et nous espérons mettre certains segments sur le marché d’ici fin 2022". Pour l’entreprise, pas question d’impacter le rendement, sauf si la protection de la filière devient prioritaire. "Nous avons l’espérance que l’impact sera moins important qu’avec d’autres virus observés dans le passé et ne nous obligera pas à en arriver là", poursuit-il.

Le message des sociétés semencières est clair : producteurs, ne lâchez rien, les nouvelles variétés vont arriver à court terme, d’ici quatre à cinq ans. Un 'court terme' pour les semenciers qui prêterait à rire certains producteurs, mais avec la quarantaine encore en place et un pays préservé, s’accrocher vaut encore le coup.

Pas de solution vaccinale pour le moment

Mais pourquoi la mise en place de solutions prend-elle tant de temps ? "Une variété résistante ne veut pas dire qu’il n’y a pas de charge virale et plus de précautions à prendre. Nous mettons tout en œuvre pour ne pas courir après les agents pathogènes tous les cinq ans", précise le chef de produit. Recherches et mesures prophylactiques – méthodes et précautions à prendre en vue d'éviter l'apparition et la diffusion des ravageurs et maladies – font donc bon ménage, en attendant un potentiel vaccin.

Sauf que la solution vaccinale est pour le moment exclue d’office, comme l’explique Grégori Bonnet, responsable de l’équipe de travail sur la résistance des légumes chez Syngenta : "Lorsque plusieurs virus cohabitent, ça devient compliqué à gérer, car tout est basé sur l’homologie1. Et cela se complique encore plus que la situation est très évolutive. Sur le même exemple que le Covid, des variations sont possibles". Il alerte également sur la potentielle synergie du ToBRFV avec le pépino (virus de la mosaïque du pépino, PepMV) qui pourrait donner "un autre combo à prendre en compte dans la création des résistances". Cette mutation, déjà décrite dans plusieurs publications, incite d’après lui à la vigilance, bien qu’il ne s’agisse pas encore d’un sujet en soi.

Pour le moment, rien de tel donc, que les actions préventives comme l’utilisation de vêtements de protection, les pédiluves, la désinfection des semences ou encore l’observation grâce à des kits de détection sur le terrain ou en labo, dans l’attente de variétés dont la résistance ne serait plus à prouver.

Manon Lallemand

(1) Présence, chez deux ou plusieurs espèces distinctes, d'un caractère anatomique hérité d'un ancêtre commun.

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