Séguret : du graphisme à la viticulture… Et si le bonheur était dans les vignes ?

Publié le 31 janvier 2022

Depuis ce point, Alexandre Boufenghour peut voir presque l’intégralité de son vignoble. Seules deux parcelles sont à part. (© ML)

Pour Alexandre Boufenghour, revenir à Séguret avec sa famille était une évidence. Travailler la vigne un peu moins, mais la passion lui est vite venue. Désormais installé sur 24 hectares, le jeune homme a fait ses preuves et cherche aujourd’hui le meilleur moyen de rendre son métier le plus responsable possible en matière d’environnement.

Titulaire d’un BTS 'Force de vente' et devenu infographiste à son compte dans les Bouches-du-Rhône, Alexandre Boufenghour a fini par toucher du doigt la désagréable sensation de tourner en rond dans son métier. Le besoin urgent de retrouver le grand air le pousse à s’installer à Séguret, en 2014, auprès de la famille de sa "petite femme", comme il aime la surnommer. C’est à ce moment qu’il commence à travailler la vigne, avec son beau-père, Bruno, coopérateur à Séguret, Sablet, Vaison-la-Romaine... "Pendant ces deux années, c’est lui qui m’a donné la passion de la vigne", exprime-t-il avec reconnaissance.

Pourtant, tout n’a pas toujours été simple, si bien qu’après 24 mois en famille, il décide d’aller voir ailleurs et atterri au Domaine Plantevin, où il restera pendant cinq ans. Là-bas, Alexandre découvre d’autres aspects de la viticulture, puisque le domaine dispose de sa cave particulière et s’occupe donc de tout, même après la récolte.

Début 2020, alors que certaines des terres de son beau-père arrivent à la fin de leur fermage, il décide de se positionner sur l’appel à projet de la Safer1. Pas seul sur le coup, il estime au début que ses chances de succès sont maigres : "Même si j’ai déjà travaillé plusieurs années pour différents domaines, je n’avais pas un apport financier très important. Pourtant, je réussis à récupérer ces terres", déclare-t-il fièrement. Ces premières vignes sont le début de son ancrage à Séguret, où il espérait vivement pouvoir rester avec sa famille.

Partir de rien et faire ses preuves

Ainsi débute pleinement son aventure de viticulteur, avec la Safer. En septembre 2020, son beau-père commence à se séparer progressivement de ses terres et vend un certain nombre de ses parcelles. Alexandre entreprend alors de les racheter. Question financement, plusieurs options s’offrent à lui, mais c’est grâce à la SCIC Terre Adonis peut mener à bien son installation et avec qui il signe une convention de portage foncier, le 23 septembre 2021 (après avoir déjà obtenu une convention d’occupation). Cette dernière lui permet de fédérer autour de lui la cave coopérative de Roaix-Séguret – à qui il maintiendra l’apport de raisins pendant huit ans minimum – la Région Sud, le Crédit Agricole et la Safer Paca. "Ce dispositif facilite l’installation des jeunes. Avec un fermage à près de 8 000 € à l’année, alors qu’un crédit m’aurait coûté environ 35 000 € par an, évidemment c’est un gros plus", dévoile-t-il. De fait, cette convention – qui court sur dix ans – lui permet d’engager un important travail de restructuration des hectares acquis.

S'il s’est avant tout concentré sur l’accessibilité au vignoble depuis son installation, il attaque maintenant la reconfiguration de certaines parcelles. Le week-end dernier, il effectuait, par exemple, l’arrachage des souches et le labourage sur environ deux hectares. Ainsi, la plantation pourra-t-elle être effectuée en mars. Pour ce qui est du reste, le viticulteur a pensé à tout. "Il y a des parcelles que je vais pouvoir 'échanger', notamment certaines qui mériteraient d’être retravaillées, mais chacun de nous va y trouver son compte au final", explique Alexandre Boufenghour, soulignant une bonne dynamique dans le vignoble.

Pourtant, tout n’est pas toujours si simple. Son beau-père n’était pas le seul auprès de qui il a dû faire ses preuves. "Beaucoup n’y croyaient pas quand je me suis installé, j’ai dû montrer que j’en étais capable. Et pourtant j’ai travaillé sans compter mes heures pendant plusieurs années avant de me lancer". En récompense, les vendanges ont été plus que satisfaisantes : "Ça s’est bien passé, plus qu’on s’y attendait, et même trop aux yeux de certains, surtout après le gel. J’étais en plein dans les travaux de la maison, du coup j’ai taillé tard. Ceci explique cela, et d’ailleurs, j’adopterai sûrement la même stratégie l’année prochaine". Réussite jugée injuste pour quelques coopérateurs, mais le jeune viticulteur se défend : "J’ai fait un BTS que je remercie. J’aime le droit, la compta, je sais monter des dossiers… C’est grâce à ça que j’ai pu me faire tout seul. Personne ne m’a aidé ou donné quoi que ce soit".

Même si les remarques amères l’ont parfois touché, Alexandre ne leur en tient pas rigueur et maintient ses efforts pour la cave de Roaix-Séguret : "Il faut garder en mémoire qu’on est dans la même équipe, il faut être content que la cave ait fait le plein, compte tenu de ses investissements". Pour la cave, mais aussi pour sa famille et lui-même, son grand chantier n’est dorénavant plus de s’étendre, mais de modifier la façon de travailler la terre, en s’orientant progressivement vers l’agriculture biologique.

Changer les pratiques, une urgence

Pour y parvenir, le Domaine Plantevin et ses 55 ha en bio l’ont clairement inspiré : "Moi aussi j’aimerais tout passer en bio et je vais faire une demande prochainement. Mais des questions qui se posent, notamment avec deux hectares très pentus. Je ne sais pas encore comment je vais gérer", avoue le jeune homme. Le but n’est cependant pas de faire de la résistance, mais bien de réduire les intrants et ce, dans un laps de temps le plus réduit possible. "Quand je traite, je mets un jogging que je ne remettrais plus et qui part directement à la poubelle en rentrant, pas question de le mélanger avec le linge des petites", reconnaît Alexandre. Avec deux filles de sept et presque trois ans à la maison, l’urgence est, selon lui, encore plus grande. D’autant que, dans un des plus beaux villages de France, les touristes sont nombreux, et le passage avec un pulvérisateur à la main est vu d’un mauvais œil. "On est conscients de ce que l’on met dans nos vignes quand même. Les pratiques évoluent. Je ne mets qu’une demi-dose et je réfléchis à comment me passer de certains produits le plus vite possible. On mange nos propres fruits, boit notre propre vin… Notre but n’est pas de tout flinguer", assure-t-il.

La transition n’est pas simple, surtout lorsqu’il s’agit d’intégrer une autre façon de penser. "Il y a un grand écart entre la façon dont on aborde l’avenir des vignobles et le point de vue des anciennes générations", poursuit le viticulteur. Il commencera donc avec la Haute valeur environnementale (HVE), qu’il voit comme "une porte d’entrée" dans l’agriculture bio. Selon lui, peu de chance de ne pas y arriver, lui qui dispose de 10 ha de bois tout autour de ses presque 15 ha de vignes : "La HVE, en plus de la gestion des intrants, c’est aussi l’intégration de la biodiversité sur l’exploitation. Alors forcément, le fait d’avoir des bois et d’avoir restructuré les accès aux parcelles, de vouloir laisser l’enherbement revenir progressivement et autres, ça aide à avancer dans cette direction".

Alors Alexandre Boufenghour aspire au mieux, qu’il s’agisse de ses pratiques, du relationnel avec les autres coopérateurs et les consommateurs, ou de sa vie de famille qu’il refuse de faire passer après son métier, et se sent plus épanoui que jamais. Le bonheur se trouverait-il alors dans les vignes ?

Manon Lallemand


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