Pernes-les-Fontaines : une savonnerie sociale et solidaire en économie circulaire

Publié le 07 février 2022

À la vente, Béatrice Jobez propose neuf savons solides et quatre liquides différents, accompagnés de multiples accessoires réalisés par des artisans locaux. (© ML)

En décembre 2020, Béatrice Jobez, ancienne ingénieur du secteur pharmaceutique, lançait l’aventure Sapernelle, une savonnerie artisanale basée à Pernes. Entre ingrédients français, démarche zéro déchet, participation à l’économie locale et engagement social, la créatrice avance dans une bulle de réussite loin d’être fragile.

Pour Béatrice Jobez, ingénieure de formation qui travaillait dans le milieu pharmaceutique, ce n’est même pas le Covid qui aura eu le rôle de déclencheur dans sa reconversion professionnelle : chez elle, l’envie de changer est venue toute seule. "J’ai eu envie de travailler avec mes mains, de transformer quelque chose. On a eu comme une prise de conscience en 2019", explique la Pernoise derrière le comptoir de sa boutique. Dans un glissement vers le zéro déchet à la maison, ce besoin de revenir à la création s’est traduit par la naissance de 'Sapernelle', une savonnerie artisanale dans laquelle elle s’investit pleinement. "Sa pour 'sapo', le latin pour savon ; Pern pour rappeler l’origine locale de notre production ; et 'Elle', pour mes trois filles", dévoile la créatrice. Trois petites filles aux prénoms commençant tous trois pas la lettre L, tout est dans le symbole.

Mais, pour en arriver là, l’ingénieure reconvertie a d’abord dû repasser par les bancs de l’école. "J’ai fait trois formations à Forcalquier, à l’UESS, l’Université européenne des saveurs et senteurs, qui est un peu la référence en France pour la saponification", explique-t-elle. Suivant deux modules pour les savons solides et liquides fin 2020 – ce qui lui a permis de lancer sa marque dès décembre 2020 –, elle a complété ses nouvelles connaissances avec un module supplémentaire sur les cosmétiques naturelles, en mars 2021.

Habituée à échanger avec des agriculteurs puisque son mari est l’un d’entre eux, elle s’est rapidement rapprochée de producteurs locaux. Miel de ruches qui transhument sur l’exploitation, lait de chèvres d’exploitations de Pernes et des Valayans, ocre de Gargas pour pigmenter certains savons… Les exemples sont nombreux, et si tous les ingrédients ne sont pas en provenance du Vaucluse, 90 % viennent au moins de l’Hexagone. D’ici quelques années, l’huile d’olive – ingrédient n°1 de sa production et fermement ancré dans l’ADN de la marque – viendra peut-être même de l’exploitation familiale : "Pour le moment nous travaillons avec quelqu’un, mais nous avons décidé de planter nos oliviers pour pouvoir subvenir aux besoins de la production", espère Béatrice Jobez. L’avenir lui dira si la même chose peut s’envisager avec la lavande…

Un champ des possibles extensible

Depuis la mise en route de la savonnerie il y a un peu plus d’un an, la gamme s’est déjà bien étoffée. Elle propose neuf savons solides, et depuis quelques mois, quatre savons liquides. Au centre de tous ces produits : l’huile d’olive, présente dans chacun d’eux :" Ça donne des savons qui moussent peu, mais qui sont très doux pour la peau. L’idée est véritablement d’assumer cette caractéristique et les spécificités de l’huile". Si celle-ci n’est pas bio pour le moment, les huiles essentielles qui viennent agrémenter certaines recettes le sont. "Au départ, je voulais évidemment tout passer en bio, mais je n’ai pas voulu lâcher le côté local et économie circulaire. Il y avait aussi une question de prix. Pour moi, il n’était pas question de faire une marque de luxe, mais bien de rendre nos produits accessibles pour accompagner les gens dans leur transition vers le zéro déchet", explique avec conviction la créatrice.

Désormais auto-entrepreneuse, elle revêt tous les jours un uniforme multi-casquettes de vendeuse, comptable, commerciale et fabricante. Dans son atelier, adossé à la boutique, elle ne fait aucun assemblage : "La pâte à savon est faite ici à 100 %". Les solides mettent un mois avant d’être prêts, les liquides, environ une semaine, le tout "sans un équipement de pointure", précise-t-elle. Béatrice Jobez a d’ailleurs dû déposer toutes ses recettes, la création étant très encadrée. Un dossier réglementaire doit être déposé pour vérification auprès d’un toxicologue. "C’est un examen qui prend environ six mois par recette, et qui coûte aux alentours de 200 € à chaque fois. J’ai déjà eu deux inspections depuis le début, c’est quelque chose de très important", développe la savonnière qui a, de fait, dû prioriser les produits dans la création de ses différentes gammes. L’étiquette également doit être validée par la suite, par un centre antipoison cette fois.

D’autres produits sont donc prévus, mais la savonnerie artisanale pernoise doit encore solidifier ses bases. D’ici quelques années, des cosmétiques de type baumes et crèmes devraient faire leur apparition, ainsi qu’une gamme ménagère. "Pour le moment je vends des copeaux de savon pour réaliser de la lessive maison. Mais mes clients sont majoritairement les épiceries vracs. Les clients directs préféreraient une lessive maison déjà prête, car c’est vrai, ça demande du temps", explique Béatrice.

Le credo de l’économie sociale et solidaire

S’il y a bien un autre produit qui a la cote chez 'Sapernelle', ce sont les savons 'marque blanche'. Vous ne les retrouverez toutefois pas à la boutique, mais chez des producteurs partenaires qui ont choisi de proposer un savon fabriqué avec leur production. Six producteurs ont déjà été séduits par la démarche et deux nouveaux devraient bientôt rejoindre l’aventure. Sapernelle fabrique donc par exemple des savons à la lavande, pour l’Âme des champs, ou avec saindoux, pour l’Étable Montilienne. "Ce sont les producteurs qui apportent la matière première, la transformation se fait au labo, on procède à l’étiquetage et ils peuvent ensuite récupérer leurs savons pour les vendre", dévoile Béatrice Jobez, qui ajoute ne pas prendre de commission, mais leur proposer un prix de fabrication professionnel dont l’apport de la matière première est déduit.

À la lumière de cet article supplémentaire, on comprend aisément que le local et l’économie circulaire pouvant en découler animent profondément la créatrice. Elle travaille d’ailleurs avec d’autres artisans pernois pour les accessoires qu’elle propose à la boutique : porte-savons, filets, pochettes de transports… Travailler avec ceux qui l’entourent est une évidence. Alors Béatrice a poussé la démarche jusqu’au bout pour inscrire sa savonnerie artisanale dans une économie sociale et solidaire. En plus d’accueillir des stagiaires, elle a également monté un partenariat avec le Moulin de l’Auro (l’Arche) et son Établissement et service d’aide par le travail (Esat) à l’Isle-sur-la-Sorgue. Ce dernier permet de proposer un travail rémunéré en prenant en compte le rythme et les capacités spécifiques des personnes handicapées, pour faciliter leur insertion professionnelle et sociale. "Je ne pouvais plus m’en sortir seule. J’ai eu un super contact avec eux et ils m’aident beaucoup à gérer ma charge de travail. Faire appel à l’Esat, c’est une façon de prolonger le cercle vertueux de l’économie circulaire et locale. On a tout, tout près de nous et chaque personne a son importance", affirme la créatrice de savon.

Et, comme chaque geste compte, elle rappelle également que les bouteilles de savons liquides sont consignées et rempotables. Comme quoi, il semblerait que Béatrice Jobez ait entre les mains toutes les clefs d’une savonnerie responsable sur tous les points !

Manon Lallemand


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