Pernes-les-Fontaines : Donner de la crédibilité à la spiruline artisanale

Publié le 08 août 2022

Benjamin Masson récolte l’algue qui passe ensuite sous toutes les formes avant d’atteindre sa forme finale. (ML)

Si la spiruline continue de préserver ses mystères aux yeux du grand public, Benjamin Masson en a fait son domaine de prédilection. Sous une serre et dans quatre bassins, il récolte quotidiennement cette microalgue aussi passionnante qu’exigeante, pendant la moitié de l’année. ‘Spiruline Ventoux Luberon’, une aventure solitaire pour faire grandir la filière française et artisanale.

D’abord journaliste agricole, il y a longtemps que Benjamin Masson cherchait sa porte de sortie. Lors d’un reportage, il rencontre l’un des premiers spiruliniers de France. Des suites de cette rencontre intrigante et fascinante, le tout conjugué à un contexte économique instable, à cause de la crise économique de 2008 qui provoque la fermeture de son journal, et voilà que la reconversion lui tend les bras. “Je ne savais pas exactement vers quoi j’allais. Mais le contexte posait la question de l’alimentation pour l’avenir, et la culture de la spiruline avait du sens par rapport à ce que je suis. L’idée de défricher une culture que personne ne connaît et cultiver des bactéries, ça avait un petit côté rock’n’roll. Persuadé que ça allait marcher, c’était le choix du cœur et de la raison”, raconte Benjamin.

Avant de partir dans l’aventure, il commence par se former dans la seule formation professionnelle dédiée à la culture de la spiruline existant en France, voire au monde, en 2010 : le lycée agricole de Hyères. “Aujourd’hui, on nous vend des formations d’une semaine à quinze jours, mais il faut vraiment être extrêmement vigilant car ce n’est pas suffisant : c’est comme ça qu’on forme des dangers publics. La formation du CFPPA de Hyères est la seule reconnue par le ministère de l’Agriculture”, rappelle Benjamin Masson. De cette formation, il retient les points techniques, la vigilance constante et l’importance d’avoir des notions de sécurité sanitaires.

Entre tâtonnements et rigueur

Lorsqu’il installe sa ferme ‘Spiruline Ventoux Luberon’ à Pernes-les-Fontaines, le spirulinier fraîchement diplômé fait partie des cinq ou six premiers en France. Aujourd’hui, ils sont plus de 70 à travers l’hexagone, et trois dans le Vaucluse. Mais qu’est-ce que la spiruline exactement ? “C’est une des premières formes de vie sur terre. Il s’agit d’une bactérie, mais nous préférons parler d’algue bleu-vert”, explique Benjamin Masson.

Sous la serre, dans ses quatre bassins de 200 m2 chacun, il recrée patiemment les conditions des premiers océans, pour que l’algue se développe d’elle-même. Eau à environ 40°C sur environ 15 cm de profondeur, afin de maximiser la photosynthèse ; pH à 10,5, pour que rien d’autre ne s’y développe ; apports de minéraux selon la récolte... Les fameuses conditions sont précises et rien n’est laissé au hasard.

Pourtant, il y a beaucoup de tâtonnements dans l’élaboration de la ‘recette’. Dans la mise en place de son atelier et l’utilisation du matériel de récolte aussi. Hormis les données nécessaires au bon développement de la microalgue dans les bassins, les “vieux de la vieille de la profession, comme moi, sont des adeptes du ‘Do it yourself’”, admet le spirulinier. Il n’existe effectivement pas vraiment de matériel industriel pour cette culture. Du moins, rien de fiable et économiquement rentable selon lui. De fait, il y a donc au moins autant de façon de faire que de producteurs installés : “J’ai l’habitude de nous comparer aux boulangers. Aucun ne fait le même pain”.

Chez les bons spiruliniers toutefois, la même rigueur, partout, tout le temps. “Je ne dispose que de quelques heures entre la récolte et les autres étapes qui précèdent”. Pendant six mois, d’avril à octobre et ce quotidiennement, l’eau des bassins – récoltés un par un, et seulement un par jour – est effectivement filtrée. “Pour trois heures de filtration, je récolte environ 10 m3.” La spiruline est alors visqueuse et se laisse égoutter tranquillement dans des bacs, avant d’être passée au pressoir sous vide. À cette étape, l’algue bleu-vert ressemble à une sorte de pâte à modeler. Benjamin la dépose ensuite dans l’extrudeuse qui, une fois pleine, fonctionnera pour réaliser des petits spaghettis... qui s’en iront, enfin, dans un couloir de séchage, à froid, “à l’inverse de la spiruline chinoise industrielle que l’on retrouve la plupart du temps en gélule dans les pharmacies”.

Un coin de trottoir sur le marché pour fidéliser la clientèle

C’est cette différence entre la spiruline industrielle et celle produite par les artisans spiruliniers, comme lui, qu’il s’acharne à expliquer tous les samedis matin sur le marché de Pernes. “Les gens oublient facilement que la spiruline, c’est de l’agriculture. Beaucoup pensent qu’il s’agit d’un produit synthétique. Alors c’est important pour nous de continuer la pédagogie et d’être sérieux dans ce qu’on leur raconte. Je ne leur vends pas des promesses pour faire de la vente. Construire une relation de confiance prend du temps”, soutient Benjamin Masson.

Pour cela, voilà une dizaine d’années qu’il reprend son “coin de trottoir” chaque semaine dans la ville, pour “faire grandir la spiruline artisanale française”. Face aux projets pharaoniques qui se développent un peu partout, il a fait le choix de s’agrandir, il y a deux ans, sans recruter pour autant, et continue de ne produire que pendant les périodes les plus chaudes, pour ne pas avoir à chauffer sa serre. Sa présence récurrente rassure : “Il y a une forme de crédibilité qui donne confiance aux clients, qui deviennent des réguliers. Et la confiance, ça ne se trahit pas”. Un tiers des ventes se fait en direct, sur le marché. Les deux autres tiers se répartissent presque également entre son site Internet et quelques distributeurs.

Pour la commercialisation de ses produits, il privilégie la spiruline en paillettes, dont une cuillère équivaut généralement à 10 ou 15 gélules. Un peu à reculons, il a accepté d’en produire pour les 10 % d’irréductibles. “Pourtant, une bonne spiruline n’a ni goût ni odeur”, insiste-t-il. Pour les sportifs, il a également élaboré un mélange baptisé ‘Spirathlon’, à base d’acérola, “la cerise qui a le record du monde de vitamine C, ce qu’on ne retrouve pas dans la spiruline. Ça aide notamment à fixer le fer plus facilement”.

Microalgue ou superaliment, la spiruline peut être vue comme l’un ou comme l’autre. Mais pour Benjamin Masson, l’essentiel est là, dans la qualité de cette spiruline dont l’authenticité et la fabrication artisanale sont à revendiquer chaque jour.


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