Morières-les-Avignon : des vies de partage loin des futilités

Publié le 23 mai 2022

Toujours président, ou plutôt dorénavant co-président, de la société coopérative Terres d’Avignon, Yvan Alliaud continue de maintenir son inébranlable engagement. (© ML)

Yvan Alliaud retraité ? Lorsque l’on croise le vigneron à la sortie de son bureau de co-président de la société coopérative Terres d’Avignon, difficile de le croire. Pourtant, à la vigne, il a bien rendu la main, même s’il vient encore parfois en renfort. Retraité, oui, mais hyperactif, sans l’ombre d’un doute. Rencontre avec un homme qui a fait du partage et de la transmission ses mantras quotidiens.

Pour Yvan Alliaud, issu d’une famille aux nombreuses générations agricoles, l’arrivée dans les vignes se fait naturellement. "À vrai dire, j’ai réussi à remonter jusqu’à 1585, on a trouvé près de 6 000 noms", déclare-t-il fièrement. Plus proche dans le temps, son grand-père cultivait des oliviers, et son père du raisin de table, ainsi que des cerisiers et des abricotiers. Il n’a pas fait de longues études, un BTS viticulture-œnologie lui a suffi : "J’étais à l’école de la vie, j’ai appris sur le tas". Il a ensuite repris les cultures de son paternel, mais a transformé le raisin de table en raisin de cuve, dans la logique de mise en valeur de ce beau terroir, "une chance".

Depuis, son fils qui a repris l’exploitation et gère désormais les 50 hectares. "Quand il s’est installé, il y avait encore de l’arboriculture, principalement des cerises de bouche. Mais avec les difficultés qui se sont de plus en plus imposées, notamment avec l’interdiction de certains traitements, c’est devenu difficile d’avoir une cerise de qualité", déplore Yvan Alliaud. Les derniers arbres ont depuis été arrachés, pour totalement convertir l’exploitation en raisin de cuve, et il le comprend largement : "Nous avons la chance d’avoir un territoire de galets roulés de quartz et de terre rouge pour faire du bon vin".

Il n’a pas attendu d’être retraité – encore actif – pour transmettre ses parts. "Je lui ai cédé la majorité lorsque j’ai eu 50 ans. Je ne suis pas avare de transmission, l’objectif était de lui livrer l’outil de travail. À quoi sert la terre sinon ?", se demande-t-il avec philosophie. "Plus on partage, plus on possède. Voilà le miracle", disait Léonard Nimoy, l’acteur américain connu pour son rôle de Monsieur Spock dans Star Trek. En voilà une devise que le vigneron semble avoir faite sienne.

Savoir fédérer dans la transition

Rien de plus important que d’être entouré des bonnes personnes pour avancer bien, loin et ensemble. À la société coopérative Terres d’Avignon, cela vaut aussi. "Nous avons un personnel fidèle, présent depuis longtemps", affirme-t-il. S’il dit "nous", c’est parce qu’il en est le président. Enfin, depuis quelques semaines, le co-président. "Je suis accompagné par James Lecomte. Il fallait amener un peu de jeunesse, et là aussi c’est important de transmettre", explique Yvan Alliaud. Alors que la cave Demazet – qui s’occupe de la commercialisation des vins de la coopérative – est de son côté passée sous le giron d’un nouveau directeur, Antoine Müller, ce changement à la présidence annonce une nouvelle ère. "C’est un défi de se remettre en question, mais il ne faut pas avoir peur ! C’est aussi pour cette raison qu’il y a une co-présidence, pour apporter une nouvelle vision", poursuit-il.

De manière générale, il a vu la qualité des vins d’ici s’améliorer et, parallèlement, les volumes et rendement décroître. "Il est important de se développer commercialement, et je pense que nous avons un rôle à jouer dans la recherche d’une solution viable pour le jeune exploitant", avance le co-président. Cela passe selon lui par une structure commerciale performante et donc, le groupe : "Alors que les jeunes ont plutôt une logique individualiste, je pense plutôt que nous avons besoin de revenir au travail de groupe, pour pouvoir répondre à des marchés plus importants, et faire face au négoce".

Le gros enjeu de la viticulture sera, entre autres, le gain en parts de marché à l’export, avec un vin de qualité. "Il faut aller chercher d’autres partenaires, et mettre l’accent sur les pays où l’on est déjà présent. Surtout, il faut construire des partenariats fidèles. C’est ça qui nous a permis de tenir le coup face à la taxe Trump", affirme Yvan Alliaud. Plus encore, c’est le consommateur qu’il faut à nouveau séduire : "Aujourd’hui, il n’est plus ni fidèle, ni régulier". Il faudra donc redoubler d’efforts et accepter de se pencher sur les nouvelles préoccupations qui se cachent derrière la consommation de vin.

La cause environnementale à bras-le-corps

"En l’agriculture, nous avons l’obligation d’informer nos voisins quand on traite. Je ne connais aucune autre profession qui doit faire ça. Vous, quand vous faites démarrer votre voiture, vous prévenez vos voisins que vous allez polluer l’air qu’ils respirent ?", demande-t-il, volontairement provocateur. Avec les nouvelles réglementations, il a la sensation de s’écarter de son métier : "Tout s’est complexifié. On passe bientôt plus de temps sur nos dossiers que dans les exploitations". Il ne nie cependant pas la nécessité pour la profession de s’adapter au changement climatique et de revoir la façon de travailler. L’exploitation familiale est même en conversion bio pour une première vendange labellisée en 2023. Il a cependant d’abord commencé par la Haute valeur environnementale (HVE) : "On fait partie des premiers à y passer dans le Vaucluse", se rappelle-t-il. Dans cette avancée personnelle "vers plus de propreté", il voyait une certaine satisfaction à l’utilisation amoindrie d’intrants, et surtout, "le respect de l’autre".

"Il a d’abord fallu s’équiper en matériel, ce qui représente un coût non négligeable. S’équiper en matériel, mais aussi en personnel et c’est parfois plus compliqué pour d’autres cultures que la vigne", admet-il. Si la question de la main-d’œuvre ne pose pas de problème sur l’exploitation familiale, c’est aussi parce qu’il a pu faire l’acquisition de machines à vendanger : "On ne fait plus que 5 % à la main, mais en même temps on s’adapte ! Si on ne le fait pas, on disparaît. Il me faudrait au moins cinquante vendangeurs sans les machines". Selon lui, le manque de compréhension du métier est cruel et la législation "compliquée", alors chacun fait comme il peut. Il note toutefois qu’une fois la transition HVE passée, la bifurcation vers le bio se fait assez logiquement et, dans les deux cas, "ces deux labels trouvent de plus en plus leur importance auprès du consommateur".

Pour demain, la capacité à intégrer l’irrigation sera également primordiale. En tant que vice-président des canaux de la plaine d’Avignon, Yvan Alliaud en a fait un combat personnel : "Les habitants, comme les élus, ne se rendent pas compte de l’importance de ces canaux, de la qualité de vie qu’ils permettent ! Dans le centre-ville l’été, on avait noté jusqu’à 50°C. Dans les zones où les canaux sont présents, il faisait 25°C à la même heure. Ils permettent également l’écoulement du surplus de pluie et évitent les inondations à certains quartiers. Dans une période de changement climatique, l’eau fait partie de l’essentiel". Il insiste, tout ne va pas à l’agriculture : "Cette modernisation, c’est une redistribution de l’eau à tous". Il y a cependant bien un projet pour l’irrigation de la colline, pour les terres agricoles allant de Bonpas à Vedène, mais nombre d’étapes sont encore à franchir.

Là encore, il faudra la notion du partage qui lui est si chère. "Il faut mettre en relief ce qui est important et laisser de côté les futilités", médite le vigneron. Quel est 'l’important' pour lui ? Difficile de prioriser, mais "il s’agit déjà de bien vivre sa vie par le partage, à tous les niveaux, d’où mes investissements multiples. C’est comme ça qu’on aide vraiment. Pas en se mettant en avant soi-même, mais bien en étant présent sur tous les dossiers", conclut-il. Vigneron, homme de l’ombre, philosophe, qui sait ? Une chose est avérée, c’est qu’à force de dédoublement, Yvan Alliaud a eu plusieurs vies qui inspireront sans doute encore longtemps les viticulteurs de Morières et ses environs.

Manon Lallemand


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