Mazan : Des sushis au muscat, les vies multiples de Thibaud Boyer

Publié le 26 septembre 2022

Chez Thibaud Boyer, la campagne 2022 de Muscat du Ventoux a commencé cinq jours plus tôt que d’ordinaire.

À Mazan, le Mas des Guêpiers est une exploitation réputée, connue pour la qualité de ses raisins muscats comme de ses asperges. Thibaud Boyer a pris la suite de son père, en passant par tout un parcours de vie qui a enrichi sa vision du monde.

Même si elle vit actuellement des heures de complexités et d’inquiétudes, l’un des faits les plus prometteurs pour l’avenir de l’agriculture, c’est la diversité et la richesse des parcours des exploitants agricoles. De ceux qui créent leur projet ex nihilo, comme de celles et ceux qui prennent la suite dans une exploitation familiale.

C’est le cas de Thibaud Boyer, qui s’est associé il a sept ans avec Isabelle Callot, pour reprendre le domaine ‘Mas des Guépiers’, à Mazan. Une exploitation familiale, originellement consacrée au seul raisin, de table et de cuve, mais que le père de Thibaud, Alain, a eu l’instinct de compléter en développant la culture de l’asperge.

L’amour des arts et du Japon

Fils et petit-fils d’agriculteur, Thibaud s’est pourtant orienté très jeune vers d’autres métiers. Formé à la publication assistée par ordinateur, au CFA Victor Hugo de Carpentras, amateur d’art, et notamment de bandes dessinées, l’éclectisme de ses goûts et de ses talents lui donne envie d’aller voir ailleurs s’il y est. Et notamment au Japon. Un pays qu’il découvre un peu au hasard de rencontres, mais pour lequel il se passionne.

J’étais en pleine cogitation, je ne savais pas du tout ce que je voulais faire. Ma rencontre avec des jeunes japonais de mon âge a été déterminante : ils ne passaient pas du temps à se poser des questions, ils regardaient droit devant eux, point barre !” Il apprend le japonais, obtient un visa de travail. “J’ai découvert au Japon que j’aimais profondément travailler, que j’étais heureux de me lever pour aller bosser.”

Passage par la restauration

Un jour, dans un aéroport, il fait ce genre de rencontre improbable qui est parfois le sel de toute une vie : il croise la route de celle qui deviendra sa femme. Il revient en France avec elle, travaille quelques années en tant que guide touristique pour les visiteurs en provenance du Japon. Ils vivent à Aix-en-Provence, dans un joli petit appartement doté d’une cour intérieure commune, partagée notamment avec un res-
taurant de sushi. Il sympathise avec le chef et, de fil en aiguille, se prend de passion pour la cuisine japonaise. “Une des choses que j’ai apprises de la cuisine japonaise, c’est de me concentrer sur un élément, d’apprendre tout ce qu’il faut savoir sur lui, pour en extraire le meilleur. Partir de l’essentiel : le produit, la matière brute, et chercher à le magnifier.

Mais les métiers de la restauration sont difficilement compatibles avec la vie familiale. Or, Thibaud vient de devenir papa, pour son plus grand bonheur. Avec son épouse, ils reviennent à Mazan, au départ pour un simple “retour aux sources” qui, finalement, devient permanent. En effet, en 2015, il s’associe avec la compagne de son père pour reprendre le ‘Mas des Guêpiers’. Une belle exploitation d’une quarantaine d’hectares, quinze étant consacrés au raisin de table, quinze autres étant destinés au raisin de cuve – apporté à la cave Saint-Marc Canteperdrix – les dix hectares restants étant plantés en asperge, l’autre culture emblématique du village avec le Muscat de Hambourg.

Demande insuffisante

Ce raisin Muscat AOP Ventoux, c’est un produit phare pour l’exploitation. La campagne 2022 a commencé cinq jours plus tôt que d’ordinaire. Pour autant, Thibaud n’a pas l’impression d’être en avance, et même plutôt l’inverse. “Je vois certains collègues qui ont déjà terminé leur campagne, notamment ceux qui ont pratiqué beaucoup d’éclaircissage dans les vignes, alors que d’ordinaire, sur Mazan, on ne termine pas avant la fin septembre.”

La quantité, comme la qualité, est au rendez-vous, avec de belles grappes appétissantes. Mais c’est au moment de la mise en marché que les choses se compliquent. “Nous rencontrons les mêmes problèmes que ceux que nous avions eus au printemps avec l’asperge : la demande est insuffisante.”

Une boule au ventre

C’est complètement paradoxal : pendant les deux années de crise Covid, les gens ont redécouvert leurs producteurs locaux, ils venaient nous voir à la ferme. Mais depuis le début de l’année 2022, c’est l’inverse, j’ai l’impression qu’ils ne veulent plus de produits frais. Sur l’asperge, il y a carrément eu un moment où nous nous sommes entendus dire de ne pas amener nos produits aux metteurs en marchés, parce qu’ils ne pouvaient plus les vendre !

Ce qui a créé, pour la famille Boyer, comme pour l’ensemble des producteurs de raisin Muscat AOP Ventoux, une forte inquiétude. “J’ai la boule au ventre tous les matins en me levant”, confie Thibaud Boyer. “J’ai une équipe de saisonniers pour la récolte, des gens qui se sont engagés à travailler pour plusieurs semaines, et je ne sais pas si je pourrais vendre le fruit de leur travail, et de nos efforts de toute une année. Je passe plus de temps pendu au téléphone que dans mes vignes.

Pierre Nicolas, CLP


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