Initiative : Du blé au pain, une filière 100 % locale

Publié le 18 juillet 2022

Cette année, la moisson a commencé avec près de dix jours d’avance pour les élèves du lycée agricole La Ricarde de l’Isle-sur-la-Sorgue.(ML)

En 2018, Yannick Mazette, boulanger de l’Isle-sur-la-Sorgue rencontre Loïc Charpentier, responsable de l’exploitation du lycée agricole La Ricarde, dans l’idée d’animer la filière grandes cultures à l’échelle locale. Quatre ans plus tard, le projet se porte toujours aussi bien. Retour sur cette success-story au bon goût de pain.

Lorsqu’en 2018 Yannick Mazette, boulanger à l’Isle-sur-la-Sorgue, rencontre Loïc Charpentier, responsable de l’exploitation du lycée agricole La Ricarde, le courant passe de suite. Le premier cherche à animer la filière du blé à une échelle locale?; le second produit la fameuse céréale sur l’exploitation de l’établissement.

“Au départ, je réponds à une démarche d’attractivité promue par le maire de l’Isle [Pierre Gonzalvez, ndlr] en 2017, en me demandant comment nous, boulangers, nous pouvons apporter notre pierre à l’édifice??”, s’interroge Yannick Mazette. Un travail de structuration de la filière grandes cultures est également à l’œuvre au niveau régional, avec la baguette ‘Lou pan d’ici’. “Nous avons la chance d’avoir un lycée agricole à l’Isle-sur-la-Sorgue, et un maire prêt à nous accompagner. C’était le moment de faire quelque chose”, se souvient le boulanger, désormais président de la Chambre des métiers et de l’artisanat Paca (CRMA).

L’idée est simple : cultiver du blé tendre, le transformer en farine et la vendre aux boulangeries de la commune, afin de produire des baguettes 100 % locales. “Et, en même temps, il fallait bien penser le projet pour que la filière soit pérenne et économiquement viable”, explique Loïc Charpentier.

À l’époque, le lycée contractualise avec la Coopérative agricole Provence-Languedoc (CAPL), mais majoritairement en blé dur. Il a donc fallu récupérer quelques hectares pour faire du blé tendre. “Avant, nous faisions des variétés pures en blé tendre. Du montecarlo, de l’arezzo et un peu d’orloge… Il a donc fallu recréer un mélange correspondant à la meunerie, avec 20 % de montecarlo, 20 % de calumet, 20 % d’arezzo et 40 % d’apache, qui donne au pain une couleur un peu ambrée”, poursuit le responsable de l’exploitation.

Les premières plantations ont alors lieu à l’automne 2018 sur environ trois hectares, et 18 tonnes sont récoltées l’été suivant, avant d’être transformées en 14 t de farine à la minoterie Giral, à Orange, puisque l’Isle ne dispose pas de sa propre meunerie.

Augmenter la production

Très vite, la démarche prend de l’ampleur. Le lycée agricole pilote les cultures, le meunier s’occupe du circuit de distribution et de l’approvisionnement, et le président de la CRMA continue de pousser le projet, tout comme celui du pain régional ‘Lou pan d’ici’.

Ni vu, ni connu, la surface semée augmente très vite, passant à presque 30 hectares aujourd’hui. Si, l’année dernière, les blés ont souffert du gel – ne permettant qu’une récolte de 78 t –, 2022 devrait signer le retour des quantités déjà obtenues en 2020, aux alentours de 140 à 160 t. La moisson vient d’avoir lieu, fin juin-début juillet, avec près de dix jours d’avance.

Malgré la sécheresse, les épisodes de pluie sont tombés au bon moment, comme le souligne Loïc Charpentier : “En février, ça a permis l’apport d’azote nécessaire et, en avril, le développement de la masse foliaire et des grains”. À cela s’ajoute “un terroir favorable, aux nappes peu profondes, et un semis précoce, qui fait que le blé était bien enraciné”. Floraison correcte, nombre de grains par épi dans la moyenne (environ 45 grains), Poids spécifique légèrement inférieur à d’habitude, mais avec la belle promesse d’une bonne teneur en protéine… Bref, la qualité est au rendez-vous?!

Pour les jeunes, l’expérience est intéressante. “Ils sont bien impliqués dans le projet. Il y a un aspect pédagogique, social et économique qui le rend complet”, affirme le responsable de l’exploitation. La filière pourrait encore se développer selon lui, “mais on aurait besoin que d’autres producteurs se lancent dans la démarche”.

Projet précurseur et déconnexion de la spéculation

Si la farine isloise a effectivement besoin de plus de producteurs pour continuer à s’étendre, les deux hommes peuvent déjà se féliciter du chemin parcouru. “Le projet a évolué dans le bon sens. Mais ce qui est important à souligner, c’est qu’on a été précurseur et visionnaire, surtout quand on voit se qui se passe aujourd’hui”, constate Yannick Mazette.

L’initiative se cantonne pour le moment à l’échelon local, certaines étapes restant encore à franchir, mais tout en respectant une perspective primordiale : “Se déconnecter des cours mondiaux et de la spéculation, pour que tout le monde puisse vivre décemment de son métier”, précise Loïc Charpentier. “Pour emmener les agriculteurs avec nous, il fallait un modèle économique viable. Je crois beaucoup en la filière et en son développement, mais il faut que l’utilisateur trouve son intérêt”, poursuit le président de la CRMA.

Aujourd’hui, la contractualisation auprès de la minoterie Giral d’Orange permet une juste rémunération. “On ne peut plus dire qu’on va uniquement sur des projets qui vont rapporter. C’est vrai, une année, le cours du blé sera peut-être supérieur, une année en forte baisse. Avec cette initiative, on ne subit plus la fluctuation. Mais effectivement, ça doit obliger les agriculteurs à réfléchir sur le long terme”, considère le boulanger.

Avec un prix de farine à 0,85 € le kilogramme – en très légère augmentation avec la hausse des salaires, entre autres – la recette isloise est un peu plus chère que la plupart des farines. Mais la démarche reste positive. “Peut-être que le prix est trop élevé pour certains, mais le contrat est réfléchi. Quand on voit l’envolée des prix du blés et la qualité de notre farine – de tradition française et sans additifs –, on se dit que, si on peut jouer le jeu de l’indépendance, il faut y aller au maximum’” proclame-t-il.

“Plus consomm’acteurs que consommateurs”, les habitants sont évidemment séduits par le fait de faire vivre une économique positive du territoire, d’autant plus qu’une côte part des ventes de farine est reversée à l’association ‘Village monde’, toujours dans l’idée de participer à l’attractivité de la ville touristique qu’est l’Isle-sur-la-Sorgue. Reste donc désormais à convaincre les transformateurs : “La hausse en production ne pourra intervenir que s’il y a une demande. Mais, pour cela, il faut une prise de conscience du transformateur”.

Une chose reste certaine : la filière joue la carte de la souveraineté, et la démarche semble plaire. Le projet pourra-t-il s’étendre au-delà de la commune et de sa communauté d’agglomération??“Notre volonté s’applique d’abord à développer correctement cette idée sur l’Isle et la communauté de communes. Mais, dans l’idée, on pourrait l’ouvrir au reste du département”, admet Yannick Mazette. Après tout, avec‘Lou pan d’ici’– également en partie élaboré dans le Vaucluse aux minoteries Giral et Tarascon– il ne paraît pas indécent qu’un jour le projet local se fonde dans une échelle plus grande...


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