Changement climatique : Au chevet de la forêt méditerranéenne

Publié le 12 janvier 2021

En région, le chêne pubescent, le pin sylvestre) ou encore le sapin sont particulièrement touchés par le changement climatique. (© Pixabay)

La forêt rend de nombreux services, mais le changement climatique pourrait rapidement rebattre les cartes de cette situation. Pour faire le point sur les stratégies d’adaptation en région méditerranéenne, un thème était consacré au sujet, lors du webinaire européen ‘Mitimpact’, qui se déroulait à l’automne dernier.

Le bureau d’études GeographR a organisé un webinaire européen sur les effets de la pollution de l'air et du changement climatique sur les forêts méditerranéennes, le 2 octobre dernier, avec la participation des partenaires français et italiens1. L’objectif était de présenter, d’une part, les résultats du projet ‘Mitimpact’, d’autre part, de transférer les connaissances scientifiques et techniques et, enfin, d’enrichir les débats et de proposer des pistes d’adaptation pour préserver la santé des plantes et leur résilience.

Car on le suppose sans toutefois prendre véritablement en considération l’ampleur du phénomène, mais la forêt met à disposition des citoyens du monde un nombre considérable de services plus ou moins connus. « Le plus considéré jusqu’ici a été de mobiliser un grand nombre de stratégies de gestion vers l’utilisation de bois d’œuvre, à énergie et pour l’industrie », explique Antoine Nicault, coordinateur et animateur du Grec-Sud, le Groupe régional d’experts climat en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Sauf que la forêt ne se limite évidemment pas à ça : elle offre aussi des espaces récréatifs pour le tourisme, des lieux de refuge et de développement pour la faune et la flore. « Il s’agit là de services particulièrement importants aujourd’hui car, au-delà du changement climatique, nous sommes aussi dans une crise de la biodiversité, avec des vieilles forêts qui ont tendance à disparaître, alors même qu’elles abritent des sols typiques et des bois, morts ou en décomposition, qui abritent une faune que l’on a tendance à sous-estimer. »

Autre rôle connu de la forêt : l’impact des bassins-versants dans la réduction du risque inondation ou d’érosion des sols. Enfin, il faut aussi relever son rôle dans la séquestration du carbone et des gaz à effet de serre, particulièrement important : « Les écosystèmes forestiers séquestrent environ 25% du carbone émis par l’atmosphère », rappelle Antoine Nicault.

Une sensibilité en nette hausse

Mais aujourd’hui, les forêts françaises, européennes et mondiales trahissent leur sensibilité aux sécheresses et au changement climatique. « Ce changement est dix fois plus rapide que la capacité d’adaptation des systèmes forestiers. Deux données en particulier sont à prendre en compte dans les stratégies de gestion d’adaptation : la fréquence et l’intensité des sécheresses qui frappent les forêts méditerranéennes », résume l’expert forestier. Ainsi, depuis 2015, les canicules s’enchaînent en région – trois en 2015, deux en 2017, une en 2018 et deux en 2019 –, avec des températures extrêmes enregistrées, en particulier en 2017 où les records de la sécheresse de 1921 ont été battus. « C’est bien la succession rapide de ces phénomènes qui impacte la forêt, car les systèmes forestiers n’ont pas d’année de récupération entre ces canicules. »

Autre facteur problématique : l’augmentation des températures hivernales, qui change le rythme de développement de la croissance des arbres, avec des rameaux qui apparaissent précocement, et sont donc plus sensibles aux épisodes de gel. « Ce décalage phénologique vient aussi remettre en cause la pérennité de nos forêts méditerranéennes. »

Ainsi, aujourd’hui la forêt peine à retrouver un état de santé optimal. « Nous constatons que les arbres sont en mauvaise santé, beaucoup plus sensibles aux ravageurs et autres pathogènes, avec des développements de gui notables », résume le spécialiste du Grec-Sud. En région, le chêne pubescent (Quercus pubescens), le pin sylvestre (Pinus sylvestris) ou encore le sapin (Abies alba) sont particulièrement touchés. « Sur le chêne, nous observons des pertes importantes de feuilles, une forte baisse de la surface foliaire et des pertes de croissance en dessous de 800 mètres. Le pin est très sensible, d’autant plus qu’il est déjà en limite de répartition en région méditerranéenne, avec des défoliations importantes et des épisodes de mortalités marqués. Enfin, pour les sapins, nous observons des dépérissements importants sur les versants chauds et inférieurs à 1400 mètres. » Ces observations sont bien évidemment liées à la variabilité spatiale, en fonction des conditions de sols et des individus. « Nous avons là une première piste d’adaptation, en sélectionnant dans ces espèces les individus qui se montrent les plus résistants », note Antoine Nicault.

Une séquestration carbone malmenée

Ces dégradations de la physiologie des forêts impactent aussi naturellement les services que celles-ci rendent. « Nous avons relevé en juin 2019 une moindre séquestration du carbone sur les pins d’Alep : ces arbres sont passés de puits de carbone (séquestration) à source de carbone (émission) durant la phase de canicule : ils ont logiquement fermé leurs stomates pour résister à ces températures extrêmes. Cela veut aussi dire que les forêts en bonne santé au départ ont aussi plus de chance de conserver leur potentiel de séquestration de carbone, et de jouer leur rôle de service. »

D’autant qu’un autre rôle joué par les forêts est particulièrement vital en région méditerranéenne : « Le fait d’avoir plus d’arbres morts accélère le risque incendie », rappelle le docteur en biologie et écologie, spécialisé en dendrochronologie. Ainsi, en 2020, la plus longue sécheresse jamais enregistrée a été relevée à Marignane, avec 75 jours sans pluie entre le 14 juin et le 26 août. Résultats : plus de 1000 hectares partis en fumée, sans compter 500 ha à Istres et de nombreux départs de feu, liés à cette augmentation d’intensité et de durée de sécheresse. « En 60 ans, la saison propice aux incendies a augmenté de trois semaines, et la zone géographique s’est étendue en altitude et vers le nord. Par exemple, 180 hectares ont brûlé à Prads-Haute-Bléone, en mars 2019, dans les Alpes-de-Haute-Provence. »

Ce risque incendie est suivi par les spécialistes au travers de l’indice IFM, Indice forêt météo. Supérieur à 40, il traduit un degré élevé et des conditions propices d’incendie extrême, avec des feux beaucoup plus difficiles à combattre.

Ne pas laisser les vieilles forêts disparaître

On le voit : les défis à relever sont nombreux, mais pas impossible. Il faut abaisser la vulnérabilité des forêts au changement climatique, mais aussi concilier l’ensemble les services rendus par les écosystèmes forestiers dans les stratégies de gestion, notamment en termes de biodiversité et de lutte contre le changement climatique. Et ce d’autant plus que les arbres plantés aujourd’hui devront affronter des conditions climatiques qui évoluent, et continueront à évoluer dans plusieurs décennies.

Dans ce contexte, l’acquisition de connaissances et de données est donc primordiale. « Nous devons renforcer la recherche et le développement, démultiplier les prises d’information à l’image de ces placettes de suivi positionnées dans les forêts méditerranéennes ». Par ailleurs, il faut sortir du dogme ‘industriel’ pur de la forêt, et intégrer l’ensemble des acteurs impliqués dans les services qu’elle rend (tourisme, économie, industrie). Enfin, « il nous faut résister à la tentation d’une sylviculture trop dynamique et mono-spécifique : les vieilles forêts doivent être conservées, car elles offrent des services importants aussi en termes d’habitats pour la biodiversité et de puits de carbone », conclut Antoine Nicault.

Céline Zambujo

Pour retrouver toutes les interventions du webinaire : https://bit.ly/3nPGrcW.

(1) GeographR, Giefs, Arpa Piemont, Ipla, CNR-Iret.


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