Bédoin : la recette magique des courges de Théo

Publié le 17 octobre 2022

Les vendanges à peine terminées, et Théo Pastouret, à tout juste 23 ans, embraye directement sur les courges et les pommes de terre. (ML)

Lorsqu’il arrache des vieilles vignes, Théo Pastouret plante des courges. À tout juste 23 ans, le plus jeune agriculteur de la commune travaille d’arrache-pied pour produire raisins, cucurbitacées, olives et cerises tout au long de l’année. Une histoire de passion et d’amour pour ce travail qui ne lui offre que peu de repos.

Il vient de souffler ses 23 bougies et, pourtant, Théo Pastouret a déjà une vision bien tranchée de ce qu’est son métier. Plus jeune agriculteur de Bédoin, il insiste : il s’est fait tout seul. Alors qu’il entame d’abord une seconde générale, il perd son oncle et parrain. Il le vit comme un drame familial qui bouleverse toutes ses certitudes. Un événement d’abord traumatisant, qui lui fait réaliser qu’il ne se sent pas à sa place et souhaite revenir à des racines ancrées profondément : l’agriculture.

“Mes grands-parents étaient agriculteurs. Puis un jour, ils ont acheté un camping”, explique-t-il. Fini l’agriculture. Ses parents reprennent le site de tourisme et le rêve continue de s’éloigner, jusqu’à ce qu’il se décide finalement à y aller. “Ma grand-mère avait encore quelques terres. On allait aux olives, mais rien n’était entretenu. C’est vrai que se lancer sans rien ce n’est pas évident. Mais c’est ce que je voulais faire”, raconte Théo Pastouret. Il passe par un bac ‘Sciences et technologies de l’agronomie et du vivant’ (STAV), et ses stages à la cave coopérative des Vignerons du Mont-Ventoux, puis chez un viticulteur du coin, continuent de le pousser dans cette direction. Théo poursuit avec un BTS ‘Analyse, conduite et stratégie de l’entreprise’ (ACSE) au Campus Provence Ventoux de Carpentras, lors duquel il réalise son alternance.

Voler de ses propres ailes

Très vite, il comprend qu’il ne pourra pas se contenter d’être ouvrier après son alternance. “Je voulais avoir mes propres terres. J’en ai récupéré qu’il fallait remettre en état, et j’ai trouvé quelques oliviers pour commencer”, se souvient le jeune homme. Un nouveau drame lui fait réaliser qu’il est temps d’arrêter de se poser des questions : il faut y aller.

“À cette période, il se passe un truc extra : une connaissance me propose de récupérer, en fermages, ses terres et les bâtiments où je suis aujourd’hui”, s’émerveille encore Théo. Une proposition qu’il accepte rapidement et lui permet de disposer aujourd’hui de 12 hectares de raisin de cuve, 1,50 ha de raisin de table, ainsi que de plusieurs centaines d’oliviers et cerisiers.

Pour la première fois cette année, il réalisait seul ses vendanges. Seul avec ses vendangeurs, bien plus âgés que lui, aime-t-il rappeler. Pour des terres tout juste reprises –
et compte tenu de la sécheresse qui a frappé les parcelles non irriguées –, la récolte s’apparente plutôt à une belle surprise. Celle qui se prépare dans ses oliveraies sera, en revanche, bien moins intéressante que celle de l’année dernière. Il y a cependant de quoi faire selon lui : “Les moulins n’arrêtent pas de pousser à récolter de plus en plus tôt pour maximiser le nombre d’olives. Mais c’est quoi des olives ? De l’huile, de l’eau et un noyau globalement. Donc si on attend les gelées, on perd en eau et on améliore le rendement”. “Chacun fait ce qu’il veut”, soutient-il, mais ne peut s’empêcher de souligner les écarts de discours...

“Des courges, tout le monde en veut, mais personne n’en fait”

Pour accentuer encore la diversification, Théo profite des terres récupérées lors de l’arrachage des vieilles vignes pour planter des courges et des pommes de terre. Au début, une connaissance lui souffle l’idée de planter quelques courges. Sur les terres qu’il utilisera au début, il n’y a pas d’eau. “C’est vrai que des courges, tout le monde en veut, mais plus personne n’en fait. C’était compliqué, je devais monter des cuves pour arroser. Avec les nouvelles terres, j’ai pu planter en utilisant le plastique et le goutte-à-goutte”, dévoile-t-il. Et ce fût un succès ! Tous ses potimarrons sont d’ailleurs déjà partis et la mode du butternut l’encourage à planter plus : “C’est plus sucré qu’une courge muscade, qui plaît moins mais, en même temps, les gens n’en consomment plus. Et puis, ça se conserve mieux vu qu’on ne l’entame que d’un seul côté”.

Bien que ses légumes ne soient pas bio, Théo Pastouret les cultive sans aucun traitement ou engrais. Juste de l’eau et du soleil. Il n’est cependant pas convaincu que le bio soit la solution à l’agriculture de demain. “Les gens, là-haut, ils vous disent comment il faut faire pour cultiver, vous parlent de bio, d’agroforesterie, de souveraineté alimentaire... Moi, je les invite à venir mettre les mains dans la terre, histoire de comprendre comment on se débrouille pour nourrir les gens”, tempête le jeune homme.

Pour proposer une alimentation locale à ceux qui vivent à proximité, et gagner sa vie, pas de temps pour le repos donc, il cultive tout au long de l’année. “Aujourd’hui, vu les aléas climatiques, il vaut mieux trouver d’autres choses à côté de la culture principale. Même si je suis assuré pour mes raisins de cuve, ça fait aussi de l’argent qui rentre, car avec la cave le paiement s’effectue en N+1”, rappelle l’agriculteur. Les villageois semblent jouer le jeu. Il leur vend ses courges au kilo, “pour qu’ils puissent réellement payer ce qu’ils mangent. Je trouve aberrant qu’en grande surface on vende une petite courge au même prix qu’une grosse : ce n’est juste ni pour le consommateur, ni pour l’agriculteur”. La cantine scolaire locale se fournit également chez lui depuis deux ans, et il offre volontiers quelques cucurbitacées aux enfants pour Halloween.

“J’ai plein de passions, je chasse, je joue aux boules, je collectionne les vieux tracteurs et bien sûr mon métier. Tout ce qui touche à la ruralité, car je suis né là-dedans”, considère l’agriculteur. À 23 ans, il est tout de même déjà inquiet face à une agriculture qu’il affirme en perdition, à cause de décisions prises par un gouvernement et une Europe “déphasés”. Alors il travaille beaucoup et ne compte pas ses heures.

Ce ne sont pas butternuts et autres muscades qui lui permettent de vivre, mais elles participent au maintien d’un équilibre.

Manon Lallemand


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