Au Palais des Papes, un colloque pour la biodiversité

Publié le 06 juin 2022

L'objectif de ce colloque 'Vignoble & biodiversité' organisé au Palais des Papes est de partager des connaissances et de mettre en valeur et en commun de l'expérience pratique, tout en explorant de nouvelles pistes et perspectives. (CZ)

Le colloque ‘Vignoble & biodiversité’ s’est tenu pour la première fois au Palais des Papes à Avignon, mi-mai. Deux jours de conférences pour phosphorer autour de la biodiversité dans les vignobles. Un peu plus chaque jour, le changement de vision s’opère.

Lorsque suite à de nombreuses discussions avec des vignerons la journaliste allemande, Birte Jantzen – qui s’autoqualifie de “conteuse de raisin” – décide d’organiser le tout premier colloque ‘Vignoble & biodiversité’, nous sommes en 2019. Nul besoin de conter toute l’histoire, le simple mot ‘covid’ suffira à faire comprendre le pourquoi du comment cet événement ne s’est finalement tenu que cette année, les 12 et 13 mai.

C’est au côté de Michel Blanc, directeur de projets et de développement au sein du collectif de l’AOC Châteauneuf-du-Pape, que le projet prend enfin vie. L’objectif est simple : partager des connaissances et mettre en valeur et en commun de l’expérience pratique, tout en explorant de nouvelles pistes et perspectives. Ces deux jours auront réveillé les esprits et incité à “phosphorer ensemble”, clame haut et fort Victor Coulon, vigneron au Domaine de Beaurenard et président des Jeunes vignerons de Châteauneuf-du-Pape, au lancement de la deuxième journée d’échanges. Le public, tout comme les intervenants, est international. Avec quelques casques pour la traduction instantanée distribués à l’entrée, il n’en fallait pas plus pour se nourrir des nombreuses expériences évoquées tour à tour. “Le colloque ne s’adresse pas uniquement à ceux ayant déjà acquis une certification environnementale, mais à tous ceux qui ont envie de cheminer vers une viticulture de biodiversité”, précise l’équipe de l’organisation. Grâce à ses échanges décloisonnés et dynamiques, le colloque deviendra-t-il le haut lieu de la viticulture de demain ?

Préserver la diversité génétique des cépages

Parmi les diverses interventions, celle de Lilian Bérillon, pépiniériste dans le Vaucluse, ne passe pas inaperçue. L’homme est effectivement l’ancien vice-président national du syndicat, dont il a démissionné en 2003 pour suivre sa propre voie et se dissocier du système des pépinières françaises, qu’il juge hyper productiviste. “Mon objectif est de proposer plus de qualité”, affirme-t-il. “L’état des lieux n’est pas exceptionnel, le vignoble français ne vieillit pas bien. Les pépinières ont leur responsabilité, mais pas que. Il y a l’impact de la flavescence dorée, et d’autres maladies du bois”, détaille le pépiniériste. Face aux plants peu chers destinés “à la viticulture de masse”, il a choisi de privilégier “la viticulture des grands vins”. Les plants sont donc plus coûteux, il ne le nie pas. Mais “sur un sol prêt, avec un itinéraire technique respecté et un végétal de qualité, on pourra repartir sur un vignoble durable”, garantit Lilian Bérillon.

Chez lui, finis les clones, finies les variétés classiques. “Il existe 6 000 variétés dans le monde, mais 75 % des plants produits en pépinières sont issus de sept variétés. Cela provoque une érosion génétique intra-variétale. Je ne fais pas non plus la critique des clones : quand ils sont arrivés dans les années 70, ils étaient nécessaires pour restaurer l’état sanitaire du vignoble”, poursuit-il. Il a donc fait le choix d’aller au bout de ses convictions et prône aujourd’hui la sélection massale effectuée sur trois ans. Les plants sont ensuite testés en laboratoire, avant d’être finalement greffés en fente à l’anglaise.

Tout un travail de précision duquel il est très fier et qu’il assume de A à Z, la pépinière étant en totale autonomie puisqu’elle dispose de 12 hectares de vignes mères pour les greffons, et 33 ha de vignes mères de porte-greffes. “En 2023, le greffage sera à 100 % autonome, on ne produira qu’avec notre propre végétal”, assure le pépiniériste.

Ses propos sont controversés dans la profession, il le sait. Il espère toutefois que son témoignage a été entendu et encouragera d’autres professionnels de la viticulture à “remettre la diversité au centre, ce qui ne peut évidemment pas se faire en partant de clones”

L’agroécologie, un système modélisé à imiter ?

“Je n’ai pas travaillé sur la vigne, je suis un peu le martien des intervenants”, plaisante Marc Dufumier. L’agronome et spécialiste en agroécologie n’est pourtant pas là par hasard, l’objectif premier du colloque étant d’en faire un lieu d’échanges pluridisciplinaires, chacun ayant à apprendre des autres. “Dans le contexte de réchauffement climatique global, des aléas à répétition, de l’extension des villes sur les meilleures terres agricoles, ou encore de la raréfaction et de l’augmentation des coûts des ressources, l’agroécologie peut être une occasion de positiver, d’autant qu’elle est loin d’être incompatible avec les enjeux de l’agriculture”, martèle-t-il.

Admettant avoir prôné tous les produits en “-cide” possible lors de sa jeunesse à Madagascar, pour assurer le développement d’une nouvelle variété de riz, l’homme raconte s’être attiré les foudres des Malgaches : “Ils m’ont dit que j’étais nul, que je détruisais la complexité d’un milieu au profit de la croissance d’une variété unique”. Au travers son témoignage d’agronome missionnaire repenti, il propose de multiples orientations : maximiser l’utilisation de l’énergie solaire, optimiser la gestion de l’eau par la séquestration du carbone dans les sols, multiplier associations de cultures et couverture végétale, réconcilier l’agriculture et l’élevage ou encore favoriser le retour des auxiliaires. “C’est le b. a. -ba de la biologie. Mais il est important de rappeler au grand public que les agriculteurs gèrent des milieux complexes”, énonce le scientifique. Marc Dufumier en est persuadé : il faudra “s’inspirer d’une agroécologie scientifique pour construire un autre modèle d’agriculture”.

Observer un peu plus la biodiversité

Ah la biodiversité, cette “alliée mystérieuse”, selon l’expression de l’agronome et écologue Olivier Billaud... Alliée, en effet, puisqu’elle “rend un service écosystémique”, mais mystérieuse, car “elle s’inscrit dans un système naturel complexe dont il reste encore beaucoup à comprendre”, explique Emmanuelle Porcher, professeure en écologie au Muséum national d’histoire naturelle et directrice du Centre d’écologie et des sciences de la conservation. Des clefs de compréhension à trouver, notamment au sujet des espèces qui peuplent les milieux agricoles.

Pour justement mieux les connaître a été créé l’Observatoire agricole de la biodiversité (OAB). Il propose des protocoles d’observations à mener dans diverses parcelles. “Il existe cinq protocoles qui permettent de voir la quantité, mais aussi la diversité des groupes que l’on observe”, poursuit-elle. Invertébrés, abeilles, chauves-souris, papillons et vers sont ainsi sous le regard attentif des agriculteurs qui s’engagent dans ces observations. Les retours sont parfois surprenants : “Globalement, il y a une tendance à la décroissance, mais elle est plus rapide avec les pesticides. Logique me direz vous, mais c’est tout de même la première fois que c’était démontré à l’échelle d’un pays. En revanche, il a été surprenant de voir que la baisse du nombre de papillons en viticulture était accélérée lorsqu’il y avait moins de pesticides”.

De nombreuses choses restent donc à comprendre, et la quête d’amélioration se poursuit. “Grâce aux agriculteurs, la participation est bien plus importante que si elle reposait uniquement sur des équipes de chercheurs. Cependant, les résultats sont peu opérationnels”, admet Emmanuelle Porcher, qui en profite pour annoncer le développement prochain d’une plateforme baptisée ‘Agriculture et biodiversité,’ sur laquelle les observateurs pourront déposer leurs résultats et échanger entre eux sur le sujet.

Si des ajustements quant à la date seront probablement à trouver pour maximiser le nombre de vignerons à l’avenir, nul doute que‘Vignoble et biodiversité’ aura droit à sa deuxième édition, d’ores et déjà en préparation ! Pour patienter, les captations vidéo des conférences sont en cours d’extraction, et un livre blanc sera tiré des sujets abordés tout au long de ces deux journées foisonnantes. 

Manon Lallemand


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