Xavier Beulin : « Je suis d’abord un paysan »

Publié le 24 février 2017

Octobre 2010, le Bureau de la FDSEA84 en déplacement à Paris rencontre longuement Xavier Beulin. Il allait être élu président de la FNSEA quelques semaines plus tard. ©M.S.

Ceux qui l’ont côtoyé disent de lui qu’il était un capitaine énergisant et rassurant, qui réfléchissait tout le temps, très à l’écoute... Mais avant tout il était un fils, un frère, un mari, un père…, qui sera inhumé ce vendredi 24 février. En ce jour, nos pensées vont vers ses proches…

Le 9 octobre 1976, « cinq heures du matin, en ce début d’automne. Le temps est clair. Ni ma mère ni moi n’avons dormi. Nous sommes dans le pré, derrière la ferme familiale pour rassembler les vaches avant la traite. Nous ne nous adressons pas un mot. Elle et moi savons déjà, sans l’avoir exprimé ni même réfléchi, que nous commençons une nouvelle vie.
Quelques heures plus tôt, mon père s’est éteint dans mes bras. Insuffisance rénale aigüe. Les secours sont arrivés trop tard… »,
raconte Xavier Beulin dans son livre ‘Notre agriculture est en danger’. « En trois secondes, on bascule d’une vie à une autre sans transition, sans sas. » Xavier Beulin est issu d’une famille, comme il en existait des centaines d’autres. Sa mère est l’aînée de dix enfants, son père d’une fratrie de huit. Ils travaillent dur sur une exploitation comptant une centaine d’hectares en polyculture-élevage. « Je me souviens particulièrement des haricots qu’il fallait sécher sur des claies disposées comme de petites maisons dans les champs, et sous lesquelles mon frère, mes sœurs et moi pouvions jouer à nous cacher. (…) Nous avons reçu une éducation à la fois stricte et ouverte. Notre père intervenait peu, mais lorsqu’il le faisait c’était du sérieux… Très jeunes, nous avons été sensibilisés au respect et au partage, deux valeurs non négociables chez les Beulin. »

L’heure n’était plus à l’insouciance.

Il est certain « que ce n’était pas moi qui allais décider de mon avenir, mais les circonstances. Ce qui, les premiers mois, voire les premières années, fut vécu comme une épreuve physique et morale devint alors rapidement un choix. » L’anniversaire de ses 18 ans sonne comme un événement, qui lui permet de décrocher le permis de conduire, et ainsi de suivre des cours pour obtenir son Bepa. « Mon ambition est déjà très claire : je veux m’installer. » C’est à l’occasion de l’apprentissage de la comptabilité, qu’il découvre le CDJA, Centre départemental des Jeunes Agriculteurs. À l’issue d’un cours, des jeunes l’abordent. « Tout ne va rester tout seul, on peut t’aider. » Il n’oubliera jamais cet instant : « ce soir-là, je me suis véritablement senti épaulé ». Il intègre le syndicalisme par la base, devient président du centre départemental des Jeunes agriculteurs en 1984. Il rejoint le syndicalisme aîné comme représentant des jeunes. En 1990, il est désigné comme administrateur à la Fop, fédération des producteurs d’oléagineux et protéagineux. Démarre l’aventure des oléagineux, et de Sofiprotéol qui deviendra Avril.

La construction d’une filière.

Sofiprotéol a été créé par son prédécesseur, Jean-Claude Sabin, agriculteur du Tarn, afin d’assurer l’indépendance française en protéines végétales. « Débute alors une grande histoire dont le point d’aboutissement est aujourd’hui un groupe qui pèse sept milliards et demi de chiffres d’affaires, compte plus de huit mille collaborateurs et dispose de marques notoires comme Lesieur, Puget ou Matines. » L’idée est de créer une filière avec des agriculteurs, des coopératives, des semenciers…, afin de ne pas exporter les productions végétales comme un minerai, mais d’investir dans leur transformation. Repensant à cette époque, il a la nostalgie d’un Etat qui a été « capable de se projeter dans l’avenir, déléguant aux professionnels de terrain le soin de mener à bien cette mission. (…) L’agriculture souffre aujourd’hui d’un dirigisme exacerbé ». Sofiproteol s’implante dans le paysage offrant une alternative à la prise de pouvoir de la multinationale Cargill sur la transformation de colza, tournesol et soja en Europe. Une cotisation est prélevée sur chaque tonne de grain. « Ainsi ce sont le collectif, l’intérêt général et la vision partagée qui orientent la stratégie et les choix. » De cette époque il retient des leçons et certitudes qui le guident chaque jour : « faire de l’agriculteur un acteur majeur respecté et reconnu dans la construction des filières, être capable de se doter de moyens stables et durables pour soutenir l’innovation et l’investissement, rechercher en permanence un partage équitable de la valeur ajoutée, nouer des partenariats, y compris en dehors de l’agriculture ».

Une agriculture plurielle.

Mais « l’agriculture n’est pas une simple entreprise. Elle n’est pas une, mais plurielle. » C’est une « vision totalement surréaliste que celle qui consiste à penser que la FNSEA décode et oriente (…) Statutairement, et depuis longtemps, la FNSEA a fait le choix de l’incompatibilité entre mandat politique et mandat syndical. Et c’est cette indépendance qui lui confère un véritable rôle de corps intermédiaires entre agriculteurs et politiques. »
Sa double casquette de président d’Avril et de la FNSEA attise le bûcher des critiques médiatiques. « La presse me présente parfois comme le patron de l’agriculture française, quand elle ne m’affuble pas de noms d’oiseaux ou de qualificatifs plus ou moins fantaisistes. » L’homme aux milles bras, le céréale-killer... Xavier Beulin ne se reconnaît bien entendu pas dans ces termes. L’agrobusinessman froid comme certains l’imaginent, était en fait « très à l’écoute, très sensible », relate au micro de RTL ce lundi matin, Christiane Lambert, première vice-présidente, qui désormais assure la présidence par intérim de la FNSEA jusqu’au prochain conseil d’administration électif le 13 avril. « Il savait que beaucoup attendaient de lui, il voulait toujours rassurer ceux qui allaient moins bien », se souvient-elle. « Xavier Beulin était un bourreau de travail, il ne se ménageait pas ».
De son ‘pote’ comme il l’appelle, Paul Charié, député du Loiret, il retient deux recommandations : « Si telles sont des convictions, ne lâche rien, pas de compromission. Tu prendras des coups, parfois bas, tes proches en souffriront, mais ça fait partie de l’engagement. » Et une 2e recommandation : « On ne peut exercer un mandat national qu’en gardant un ancrage local. »
Cela faisait trois étés qu’il travaillait sans relâche, sans prendre de congés, pour répondre aux sollicitations des différents départements. « Le syndicalisme est une affaire de copains, de voisins, de convivialité et d’écoute, mais il est clair que la crise qui ébranle l’agriculture française depuis 2015 est trop violente. (…) Je suis allé sur le terrain de nombreuses fois au cours des étés 2015 et 2016 ; les regards, les silences de certains, les paroles des autres m’ont alerté et m’ont fait peur. » 20 000 fermes menacées de fermeture annonce-t-il à la veille de l’ouverture du SIA. « Le moment est venu pour les agriculteurs de faire des choix. Veulent-ils rentrer dans ce siècle avec la même dynamique que celle qui les a portés hors de leurs cours de ferme après le second conflit mondial ? Ont-ils la force de saisir ce que l’innovation, portée notamment par la révolution numérique, peut leur apporter ? »
Unanimes les hommages se sont succédé depuis dimanche, venant parfois d’horizons surprenants. Si certains ne partageaient pas les idées de l’homme, ils soulignent le respect de leurs échanges et la pugnacité du militant. Celui qui avait créé la surprise en prenant la tête de la FNSEA en 2011, évinçant un éleveur pour succéder à Jean-Michel Lemétayer, s’était depuis lors fait une place. « Il fut sans doute le président de la transition entre deux époques. Je savais en lui succédant qu’un autre temps commençait. »

Magali Sagnes


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Xavier Beulin en Vaucluse