Retour de transhumance

Publié le 16 octobre 2017

Chaque éleveur redescend son troupeau qui a passé près de quatre mois à pâturer à 2 000 mètres d’altitude. (©M.K.)

Les 2 300 brebis du groupement pastoral de la Bachellerie ont regagné leurs bergeries du Vaucluse, après un été passé en estive sur le massif du grand Perron des Encombres, en Savoie. Une dizaine de brebis manquaient à l’appel, emportées par le loup.

« C’est la première année où on ne sait pas comment faire l’année prochaine », souffle Jean-Jacques Exbrayat, éleveur à Pernes-les-Fontaines et membre du groupement pastoral de la Bachellerie, qui compte quatre autres éleveurs ovins vauclusiens. Tout l’été, ils ont espéré que le loup, qui s’en prenait à des troupeaux sur l’autre versant, ne passerait pas la crête. Mais les attaques ont débuté le 6 septembre. La toute première brebis est tombée sous les crocs du canidé en plein jour, par temps de brouillard. Puis le lupus canis est parvenu à se faufiler dans la nuit dans un parc, pourtant équipé de clôtures électrifiées et surveillé par un patou. En tout, une petite dizaine de bêtes a été attaquée. La dernière fois que le loup a frappé, c’était dans l’après-midi du 3 octobre. Alain Roman faisait pâturer ses quelque 400 brebis, quand il a détecté un mouvement de panique du troupeau aux abords d’un sousbois. « Je m’en suis aperçu, mais je n’ai rien remarqué », raconte-t-il, ébranlé d’avoir été la cible de l’animal en plein jour. « Ensuite, j’ai vu qu’une brebis perdait du sang, elle a été saisie à la gorge. Ça me fait quelque chose, je n’élève pas des brebis pour les donner au loup. »

Le loup s’est adapté.

Soignée, la blessée s’en tirera avec une belle frayeur. Le soir, deux louvetiers ont monté la garde sur les hauteurs de la cabane, perchée à 2000 mètres d’altitude, au-dessus de Saint-Martin-la- Porte (73). Ils ont aperçu un spécimen faire le tour d’un parc, provoquant les aboiements des chiens, et longer le chalet des éleveurs qui dinaient, en débattant bruyamment de sa présence dans les alpages qu’ils fréquentent depuis les années 1980. « Le loup est intelligent, il évolue, il s’adapte », observe Jean-Jacques Exbrayat. « De prédateur, il est devenu voleur. Il attaque en plein jour en queue de troupeau, car c’est plus compliqué de trouver ses proies la nuit. Maintenant, comment fait-on? On a fait tout ce qu’il fallait. Si le loup saute le filet, ça change tout. » Après deux séries d’attaques en 2006 et 2007, le groupement pastoral s’est équipé des moyens de protection préconisés : des enclos électrifiés et des patous. La présence de ces gros chiens au pelage blanc et au gabarit imposant rend la cohabitation avec les promeneurs difficile. Alors, au fil des ans, les éleveurs ont réduit leur nombre et sélectionné les moins agressifs… au risque de rendre la protection du cheptel insuffisante. « On a fait les efforts demandés, on a accepté le loup et mais on ne peut plus se protéger. Maintenant, c’est à eux (aux associations de défense de l’environnement et au ministère de l’Agriculture, Ndlr) de nous tendre la main », estime Alain Roman. « Avec les aides, on s’est tu, on a accepté le loup », renchérit Yannick Boisset. « On ne pourra plus avoir de gros troupeaux, il faudra en avoir un avec 500 bêtes, cinq patous et quelqu’un en surveillance, le fusil en bandoulière », imagine Jean-Jacques Exbrayat. Les cinq éleveurs n’ont pas manifesté à Lyon, le lundi 9 octobre, pour exprimer leur exaspération et leur impuissance pour une bonne raison : les premiers agneaux ont commencé à naître. Ils attendent beaucoup de la concertation programmée à partir du mois de novembre pour la rédaction du plan loup 2018-2023. « Il nous faut des chiffres officiels, qu’on sache exactement combien il y a de loups en France, combien de brebis ont été attaquées et combien ça coûte », insiste l’éleveur pernois. Ils espèrent que les conditions d’abattage du prédateur et le nombre de prélèvements autorisés - 40 en 2017 - seront revus. Mais refusent qu’on leur parle de double parc.

Sécheresse.

Cet été aura été compliqué à plus d’un titre pour les éleveurs vauclusiens. Outre la présence menaçante du lupus canis, ils ont été confrontés à la sécheresse des pelouses steppiques et des prairies situées du massif des Encombres, sous le col du Bonhomme. À leur retour en Vaucluse, l’absence de pluies depuis le printemps leur fait craindre les pires difficultés pour les mois à venir. « Il manquait des prés et avec le printemps sec cette année, le moral n’est pas au beau fixe », reconnaît Yannick Boisset. À son retour à Velleron, une fois ses bêtes déchargées dans un pré, Aloïs Doche, 22 ans, s’est aperçu qu’elles ne tiendraient pas plus de deux jours en raison de l’herbe insuffisante. « On a le loup à la montagne, qui était notre dernier espace de liberté, la sécheresse en bas… Il ne manquerait plus qu’on se fasse attaquer ici », redoute, au comble de l’exaspération, Jean- Jacques Exbrayat, qui pâture dans une zone classée présence supposée ou occasionnelle du loup. Alain Roman, propriétaire d’une bergerie à Aubignan, est lui dans une zone cassée présence avérée. Et ils ne savent pas ce qu’il va advenir de la meute qui s’est installée dans leurs pâturages en Savoie.

Murielle Kasprzak


Après la menace du loup, c’est la sécheresse qui attend les éleveurs vauclusiens. (©M.K.)

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